Le serpent de Cheikh el-Haridi
Un serpent immortel, des guérisons miraculeuses : les savants vont voir de près le sanctuaire de Cheikh el-Haridi.

Dans les textes de la Description
La montagne se dresse au bord du Nil, « à une hauteur de plus de quatre cent cinquante pieds au-dessus du niveau du fleuve », percée de carrières et de grottes. Le lieu a mauvaise réputation : « Cet endroit est connu pour receler une multitude de voleurs qui rôdent sur le Nil ; ce qui rend ces parages très-dangereux pour les voyageurs qui ne sont pas sur leurs gardes. »
Mais c’est un autre habitant qui a fait sa célébrité. Près du village se trouve « le tombeau de cheykh el-Harydy, prétendue résidence du serpent que la crédulité des voyageurs a rendu si fameux ». Les savants veulent en avoir le cœur net et s’annoncent aux villageois. « Bientôt nous vîmes descendre plusieurs hommes portant des drapeaux rouges et blancs, et nous faisant des démonstrations d’amitié. » On monte par une gorge sinueuse ; « cet aspect, si rare en Égypte, semble propre à inspirer des sentimens religieux. »
On leur explique le pèlerinage : des fidèles viennent prier sur la tombe et en espèrent « des guérisons presque certaines ». Les savants exigent de voir le serpent immortel. Leur guide jure « que ce serpent n’existait point, et que le récit des voyageurs était faux » ; tout au plus, les jours d’affluence, un desservant joue avec des serpents pris dans la montagne. Ils demandent la démonstration. « Aussitôt un d’eux s’éloigna, et en fort peu de temps il rapporta un serpent qu’il maniait avec beaucoup de confiance et d’adresse : il nous le fit toucher aussi ; et, après avoir agité plusieurs fois les drapeaux sur notre tête, et récité des prières dans lesquelles il invoquait le cheykh, il nous passa plusieurs fois le serpent autour du cou, et ajouta que, s’il plaisait à Dieu, nous serions exempts de maladies et d’accidens. Nous le remerciâmes d’un aussi bon augure. »
À l’entrée de la grotte, des pierres noircies et une terre « teinte de sang » : on y sacrifie moutons et buffles. Les savants achètent le serpent pour cent médins. Et Jomard rapporte la tradition locale : un saint homme vécut là ; après sa mort, « on remarqua un serpent près de sa maison, et quelqu’un répandit que l’ame du cheykh était passée dans le serpent. Bientôt celui-ci eut la réputation de guérir les maladies invétérées et de donner la fécondité aux femmes stériles. »
Description de l’Égypte (1809-1829), T. IV, chap. XI, 2e suite, « Notice sur les antiquités que l’on trouve à Cheykh el-Harydy » (Jomard).
Deux siècles plus tard
Le serpent de Cheikh el-Haridi était l’une des curiosités obligatoires des récits de voyage du XVIIIe siècle. Paul Lucas, au début du siècle, affirmait qu’on pouvait le couper en morceaux et qu’il se reconstituait ; Norden et Pococke en ont parlé aussi. Le récit de la Description est l’un des premiers à ramener l’affaire à une dévotion populaire et à un savoir-faire de charmeurs.
Les charmeurs de serpents restent une tradition en Égypte, liée notamment à la confrérie soufie des Rifa’iyya. Les égyptologues discutent d’une éventuelle continuité avec les cultes anciens, où les serpents protecteurs avaient une grande place, comme la déesse cobra Ouadjet ou le bon génie Agathodaimon ; Jomard, lui, refusait déjà ce rapprochement. Le tombeau du saint est toujours un lieu de visite pour les habitants de la région.
La montagne a surtout un intérêt archéologique pour ses carrières de calcaire, exploitées du Nouvel Empire à l’époque romaine, comme l’avait compris Jomard. Le colosse assis inachevé qu’il y avait vu illustre ce travail sur place. Les carrières de la région de Sohag ont fourni une partie de la pierre des temples voisins, notamment celui de Qaou.
Sources
Textes anciens
- Description de l’Égypte, Antiquités-Descriptions, T. IV, chap. XI, 2e suite, « Notice sur les antiquités que l’on trouve à Cheykh el-Harydy » (Jomard).
- Illustration : Description de l’Égypte, Antiquités IV, pl. 62.
Partie « Deux siècles plus tard » : synthèse de l’état actuel des connaissances. Sources consultées et connaissances présentées : 31 octobre 2026.