Abydos, le palais englouti
Un temple à demi enseveli dans le sable, aux reliefs d’une finesse rare : le palais de Memnon selon Strabon.

Dans les textes de la Description
La route d’Abydos traverse une campagne qui surprend Jomard : « Les chemins sont garnis çà et là de rhamnus (napeca) et de mûriers, et rappellent assez bien les environs d’Avignon. » Puis le sable commence, et avec lui les ruines.
Au bord de la route, les paysans ont découpé de gros blocs de granit en meules. Parmi les débris, une statue agenouillée de granit noir, dont il ne reste que le bas, l’éblouit : « Peut-être cette statue d’Abydus est-elle la plus belle qui soit sortie du ciseau égyptien. »
Le « palais » est « en partie comblé par les sables ; il se distingue à la couleur blanche de la pierre ». À l’extérieur, il est enfoui jusqu’au plafond : « On pénètre aujourd’hui dans environ quinze salles ; mais celles de l’entrée et les dernières sont obstruées par le sable, tellement qu’il n’est pas facile de deviner comment le portique était précédé, ni comment l’édifice était terminé. » Les couleurs l’emportent sur l’architecture : l’architecte semble avoir voulu « être sobre d’ornemens pour faire mieux ressortir les sculptures, les reliefs ou les peintures à fresque, dont les murs et les plafonds sont couverts ».
Jomard sent le monument menacé et le mesure comme on fixe une mémoire : « il est nécessaire de le fixer avec précision, attendu la marche croissante des sables, qui un jour peut-être le feront disparaître entièrement ; alors il sera possible d’en retrouver la place, au moyen de mesures exactes. »
Il croit reconnaître le « Memnonium » de Strabon et regrette ce que le sable cache : « Nous avons encore à regretter de n’avoir pu apercevoir cette source profonde dont parle Strabon, dans laquelle on descendait par des galeries contournées en spirale, et qui était située dans l’intérieur du palais. […] L’envahissement des sables nous a privés, peut-être pour toujours, de la connaissance des merveilles que renfermait cette seconde Thèbes. » Vers le désert, le sol est jonché « de langes et de débris de momies » jusqu’à une immense double enceinte de brique, vide, dont il ne devine pas l’usage. Plus loin, un couvent habité par deux religieux : « J’ai aperçu seulement les religieux à une fenêtre, regardant d’un air impassible des figures et des costumes d’Europe, que sans doute ils n’avaient jamais vus dans ces solitudes lointaines. »
Description de l’Égypte (1809-1829), T. IV, chap. XI, « Description des antiquités d’Abydus », § III-V (Jomard).
Deux siècles plus tard
Le « palais » est le temple de Séthi Ier (vers 1290 av. J.-C.), achevé par son fils Ramsès II, dégagé des sables par Auguste Mariette à partir de 1859. Ses reliefs peints, parmi les plus raffinés de l’art égyptien, justifient l’enthousiasme de Jomard. Le temple possède sept sanctuaires et une célèbre « liste royale » gravée, qui nomme 76 rois depuis Ménès.
La « source profonde » de Strabon a été retrouvée. Derrière le temple, Margaret Murray et Flinders Petrie découvrent en 1902-1903 l’Oséireion, un cénotaphe souterrain d’Osiris, dégagé ensuite par Édouard Naville. Sa grande salle aux piliers de granit est entourée d’un canal alimenté par la nappe phréatique : c’est l’eau que décrivait Strabon. Le regret de Jomard trouve là sa réponse.
Abydos était la ville sainte d’Osiris, où chaque Égyptien rêvait d’être enterré ou d’avoir une stèle. La grande enceinte de brique vide est la Chounet ez-Zebib, enceinte funéraire du roi Khasekhemoui (IIe dynastie, vers 2690 av. J.-C.), l’un des plus anciens monuments de brique crue encore debout au monde. Plus loin dans le désert, à Oumm el-Qa’ab, se trouvent les tombes des tout premiers rois d’Égypte, fouillées par Amélineau, Petrie, puis l’Institut archéologique allemand ; l’une d’elles était vénérée comme le tombeau d’Osiris. Le temple de Séthi Ier se visite, ainsi que le temple voisin de Ramsès II. L’Oséireion, souvent inondé, se regarde depuis ses bords.
Sources
Textes anciens
- Description de l’Égypte, Antiquités-Descriptions, T. IV, chap. XI, « Description des antiquités d’Abydus », § III-V (Jomard).
- Illustration : Description de l’Égypte, Antiquités IV, pl. 36.
Partie « Deux siècles plus tard » : synthèse de l’état actuel des connaissances. Sources consultées et connaissances présentées : 31 octobre 2026.