Les douze heures de la nuit : le voyage solaire dans l’Amdouat

Les douze heures de la nuit : le voyage solaire dans l’Amdouat

Il y a trois mille cinq cents ans, les peintres de Thoutmosis III ont couvert la chambre funéraire du roi d’un livre entier, déroulé sur les murs comme un immense papyrus. Ce livre, que les Égyptiens appelaient l’« Écrit de la chambre cachée », raconte en douze tableaux la traversée nocturne du soleil, de son coucher à l’ouest jusqu’à sa renaissance à l’est. C’est l’Amdouat, le plus ancien des « livres de l’au-delà » royaux.

Un livre fait pour un seul lieu

Le nom moderne d’Amdouat vient de l’égyptien imy-douat, « ce qui est dans la Douat », c’est-à-dire dans le monde souterrain que parcourt le soleil pendant la nuit. Le titre complet, inscrit en tête du livre, annonce un programme de connaissance : connaître les âmes (ba) de l’au-delà, les dieux, les portes et les chemins que suit le grand dieu, les heures et leurs divinités, ce qui est fait en faveur des bienheureux et contre les damnés. Le livre se présente donc comme un savoir exact sur l’organisation de la nuit : les lieux, leurs dimensions, les noms de leurs habitants et ce que chacun y accomplit.

Ce savoir a une fonction. Le texte précise à plusieurs reprises que celui qui connaît ces images et ces noms « sur terre » en tire profit, et qu’il en va de même dans l’au-delà. Le roi défunt, qui prend place dans la barque solaire, doit savoir ce que le soleil rencontre pour le traverser avec lui. L’Amdouat n’est pas un récit mythologique au sens d’une histoire de dieux ; c’est une description du monde caché, à la fois carte, liste et rituel.

Pendant près de cinq siècles, il reste réservé au roi. La seule exception connue au début de son histoire est celle d’Ouseramon, vizir de Thoutmosis III, qui en fait reproduire des parties dans sa tombe de Gourna (TT61). Il faut attendre la XXIe dynastie pour que des prêtres et des prêtresses d’Amon l’emportent sur papyrus dans leur sépulture.

La tombe de Thoutmosis III, un papyrus à l’échelle d’une salle

Thoutmosis III règne d’environ 1479 à 1425 avant notre ère. Sa tombe, numérotée KV34, est creusée au fond d’un ravin étroit de la Vallée des Rois, haut dans la falaise. Pillée dès l’Antiquité, elle reste inconnue des voyageurs et des savants jusqu’à sa découverte par Victor Loret en 1898. Ce détail compte pour l’histoire des copies : ni les savants de l’expédition de Bonaparte, ni Champollion n’ont pu voir l’Amdouat de Thoutmosis III.

Un escalier raide, des couloirs et un puits mènent à une salle à deux piliers, puis, par un escalier qui descend dans le sol, à la chambre funéraire. Celle-ci a une forme rare : un ovale aux angles arrondis, qui évoque le cartouche dans lequel s’écrit le nom du roi. Deux piliers en soutiennent le plafond, et quatre petites annexes s’ouvrent sur ses côtés. Le sarcophage de quartzite jaune, lui aussi en forme de cartouche, est resté en place. Isis et Nephtys y étendent leurs bras protecteurs aux deux extrémités.

Une écriture et une peinture de papyrus

Le décor imite un livre. Le fond des parois est peint d’une teinte ocre jaune pâle, celle d’un papyrus. Les figures sont tracées au trait, en noir et en rouge, avec très peu de couleur : des silhouettes simples, presque des schémas, comme dans les vignettes des manuscrits. Le texte est écrit en hiéroglyphes cursifs, l’écriture des scribes sur papyrus, et non en hiéroglyphes peints avec soin comme sur les murs des temples. Au-dessus court une frise de kheker, motif décoratif hérité des liens de roseaux ; le plafond est bleu, semé d’étoiles jaunes, pour figurer le ciel nocturne.

Cette sobriété est un choix et non une maladresse. Les peintres n’ont pas cherché à décorer la chambre, mais à y placer un document, comme si l’on avait ouvert le rouleau original et que ses colonnes s’étaient fixées sur la pierre. Les tombes royales suivantes passeront peu à peu à un décor polychrome et soigné, mais celle de Thoutmosis III garde la trace de l’origine écrite du livre.

Les heures placées selon les points cardinaux

Dans la version longue, les indications qui accompagnent les heures disent sur quel côté de la chambre chacune doit être placée. La tombe de Thoutmosis III les respecte : les quatre premières heures occupent la paroi ouest, la cinquième et la sixième la paroi sud, la septième et la huitième la paroi nord, et les dernières heures la paroi est, celle du lever du soleil, contre laquelle repose le sarcophage. Le roi couché dans sa cuve se trouve ainsi au point où le soleil renaît. Le visiteur qui fait le tour de la salle suit, sans le savoir, le trajet de la barque.

Le reste du programme

L’Amdouat ne se limite pas à la chambre funéraire. Les murs de la salle à piliers qui la précède portent un catalogue de 741 divinités, tirées des douze heures et rangées dans l’ordre du livre, sans les scènes. Sur les deux piliers de la chambre figurent la Litanie de Rê, qui énumère les formes du soleil, et une version abrégée de l’Amdouat, sans images. On y voit aussi une scène célèbre, propre à cette tombe : Thoutmosis III allaité par Isis sous la forme d’un sycomore, avec, sur le même pilier, sa mère Isis et plusieurs reines et princesses de sa famille.

Comment lire une heure

Chaque heure est composée de la même manière. Un texte d’introduction donne le nom de la région, ses dimensions, le nom de la porte qui la ferme et celui de la déesse de l’heure, qui guide le soleil. Puis viennent trois registres superposés :

  • au centre, le chemin du soleil, avec sa barque et son équipage ;
  • au-dessus et au-dessous, les rives, peuplées de dieux, d’esprits, de serpents et de damnés, chacun nommé par une courte légende.

Dans la barque, le soleil a la forme d’un homme à tête de bélier, debout dans une chapelle. Les Égyptiens l’appellent la « Chair » (iouf) : c’est le corps du dieu mort qui descend dans la nuit. Le serpent Mehen l’entoure et le protège. Autour de lui se tiennent des dieux qui représentent ses pouvoirs : la Parole créatrice (Hou), l’Intelligence (Sia), Oupouaout qui « ouvre les chemins », Hathor, « maîtresse de la barque », Horus et d’autres encore.

Le livre existe en deux formes. La version longue réunit les images et leurs légendes. La version abrégée, sans images, résume chaque heure en quelques lignes ; les manuscrits la placent souvent à la fin.

Les douze heures, l’une après l’autre

Chaque heure est présentée par une aquarelle, son épisode principal et l’emplacement où on la voit dans la tombe de Thoutmosis III. Les aquarelles sont des interprétations faites à partir des photographies de KV34 : elles ne reproduisent pas chaque figure ni chaque signe. Cliquez sur une image pour l’ouvrir en grand.

Première heure : l’entrée dans la nuit

Barque solaire du dieu à tête de bélier, petite barque du scarabée adoré par deux figures, trois serpents et deux tableaux de petites divinités en haut et en bas. Aquarelle créée par IA.
Première heure de l’Amdouat : l’entrée dans la nuit. La barque du soleil entre dans la nuit, suivie d’une procession de dieux ; au-dessous, la petite barque du scarabée annonce déjà la renaissance du matin. En haut et en bas, babouins, déesses et serpents saluent le dieu. © Aquarelle d’interprétation d’après la tombe de Thoutmosis III (KV34).

La première heure n’est pas encore la Douat. C’est une zone de transition, longue de 120 itrou (une mesure de longueur fluviale), que le soleil traverse juste après son coucher. La barque y entre, saluée par des babouins qui chantent et ouvrent les portes, par des déesses et par douze serpents dont le feu éclaire l’obscurité. Au registre central, devant la barque, une petite embarcation porte un scarabée adoré par deux figures osiriennes : dès la première heure, la renaissance du matin est annoncée.

Dans KV34 : paroi ouest, début du livre, après le titre.

Deuxième heure : Ouernes, la région des eaux fertiles

Barque solaire précédée de barques portant un vase, un disque cornu, des plantes et un crocodile, entre deux processions de dieux et des bandes d’eau. Aquarelle créée par IA.
Deuxième heure de l’Amdouat : Ouernes, la région des eaux fertiles. Dans la région d’Ouernes, la barque du soleil navigue avec quatre embarcations qui portent un vase, un disque, des plantes et un crocodile. Sur les rives, les dieux de cette région d’eau et de champs accueillent le soleil. © Aquarelle d’interprétation d’après la tombe de Thoutmosis III (KV34).

Le soleil entre dans Ouernes, une vaste région d’eau et de champs. Sa barque est précédée par quatre embarcations ; l’une porte un disque lunaire, une autre un crocodile, une autre encore des épis. Sur les rives, des dieux du grain présentent des tiges de blé. Le soleil accorde aux habitants des champs et des offrandes : la nuit n’est pas seulement un lieu de danger, c’est aussi celui où se renouvelle la fécondité de la terre.

Dans KV34 : paroi ouest.

Troisième heure : les eaux d’Osiris

Quatre barques aux proues animales chargées de dieux, rangées de divinités, taureau, autel et figures à plusieurs têtes sur les rives. Aquarelle créée par IA.
Troisième heure de l’Amdouat : les eaux d’Osiris. Sur les eaux d’Osiris, quatre barques aux proues animales accompagnent le soleil. Les rives sont peuplées de dieux debout et assis, d’un taureau et de figures à plusieurs têtes, gardiens de ce domaine. © Aquarelle d’interprétation d’après la tombe de Thoutmosis III (KV34).

La navigation se poursuit sur les « eaux d’Osiris ». Plusieurs barques accompagnent encore celle du soleil. Sur les rives, Osiris apparaît sous plusieurs formes, momifiées et assises, entouré de gardiens armés de couteaux ou crachant du feu. L’heure prépare la rencontre entre le soleil et Osiris, qui sera au cœur de la sixième heure.

Dans KV34 : paroi ouest.

Quatrième heure : Ro-Setaou, le désert de Sokaris

Chemin de sable en zigzag fermé par des portes, barque-serpent halée par des dieux, serpents à pattes et à ailes. Aquarelle créée par IA.
Quatrième heure de l’Amdouat : Ro-Setaou, le désert de Sokaris. Dans le désert de Sokaris, un chemin en zigzag coupé de portes traverse les registres. La barque, devenue serpent, est halée sur le sable au milieu de serpents à pattes et à ailes. © Aquarelle d’interprétation d’après la tombe de Thoutmosis III (KV34).

Le paysage change brutalement. Le soleil arrive à Ro-Setaou, le domaine de Sokaris, un désert de sable où l’eau manque. Un chemin en zigzag traverse les trois registres et le ferme par des portes. La barque ne peut plus naviguer : elle devient un serpent, avec une tête à chaque extrémité, et elle est halée sur le sable. Les seules lumières viennent du feu craché par sa proue. Dans ce monde de ténèbres vivent des serpents à pattes, à ailes ou à plusieurs têtes. Thot et Sokaris tiennent l’œil oudjat, l’œil guéri, signe que le dieu doit être restauré.

Dans KV34 : fin de la paroi ouest, près de l’entrée de la chambre.

Cinquième heure : la caverne de Sokaris

Tertre surmonté d’une tête humaine, caverne ovale de Sokaris gardée par le double sphinx Aker, faucon entre des ailes, scarabée sous un dôme et barque halée. Aquarelle créée par IA.
Cinquième heure de l’Amdouat : la caverne de Sokaris. Sous un tertre surmonté d’une tête, la caverne ovale de Sokaris est gardée par le double sphinx Aker ; le dieu à tête de faucon s’y tient entre des ailes. Plus haut, un scarabée paraît sous un dôme, tandis que la barque est halée au-dessus de la caverne. © Aquarelle d’interprétation d’après la tombe de Thoutmosis III (KV34).

La cinquième heure montre un paysage en coupe. Au centre, un tertre surmonté de la tête d’Isis couvre une caverne ovale, gardée par Aker, double sphinx dont les deux têtes regardent l’une à l’ouest, l’autre à l’est. Dans cette caverne, Sokaris à tête de faucon se tient entre les ailes d’un serpent. Au-dessous s’étend un lac de feu. Plus haut, un scarabée paraît au sommet d’un tertre, tandis que la barque est halée sur le sable par sept dieux et sept déesses. Le secret du dieu caché, au fond de la terre, est en même temps la source du renouveau.

Dans KV34 : paroi sud, entre deux annexes.

Sixième heure : au plus profond de la nuit

Corps étendu enveloppé par un serpent aux têtes multiples, barque solaire, dieux momiformes et rangée de cobras. Aquarelle créée par IA.
Sixième heure de l’Amdouat : au plus profond de la nuit. Un corps étendu est protégé par un grand serpent aux têtes multiples : c’est l’image de Khepri, le soleil qui va renaître. Autour, la barque solaire, des dieux momiformes et des cobras. © Aquarelle d’interprétation  d’après la tombe de Thoutmosis III (KV34).

La sixième heure est le centre du livre. Le soleil retrouve l’eau, une eau profonde, celle du Noun, l’océan des origines. C’est ici que l’âme du soleil (son ba) s’unit à son corps, qui est aussi le corps d’Osiris. Une image le dit sans mots : un corps étendu, à tête de scarabée, protégé par un grand serpent aux têtes multiples. Ce corps est celui de Khepri, « celui qui vient à l’existence ». À minuit, la nuit la plus noire contient déjà le germe du jour. Sur les rives se tiennent des rois d’Égypte, les quatre fils d’Horus et Thot.

Dans KV34 : paroi sud, autour de l’entrée d’une annexe.

Septième heure : la victoire sur Apophis

Serpent Mehen autour du dieu dans la barque, Apophis transpercé de couteaux et maîtrisé, Osiris trônant sous un serpent, ennemis décapités, Horus et dieux étoilés, crocodile sur un tertre. Aquarelle créée par IA.
Septième heure de l’Amdouat : la victoire sur Apophis. Le serpent Mehen enveloppe le soleil dans sa barque, tandis qu’Apophis, transpercé de couteaux, est maîtrisé. En haut, Osiris trône sous un serpent devant ses ennemis vaincus ; en bas, Horus fait face aux dieux étoilés qui conduisent les heures. © Aquarelle d’interprétation d’après la tombe de Thoutmosis III (KV34).

Après la réunion de minuit vient la crise. Le serpent Apophis, ennemi du soleil et figure du chaos, s’étend sur un banc de sable et cherche à arrêter la barque en buvant l’eau sous elle. La magie d’Isis, debout à la proue, et celle du « Plus Ancien Magicien » le neutralisent ; Serqet et un dieu « qui est sur ses couteaux » l’immobilisent et le transpercent. Dans la barque, Mehen enroule ses anneaux autour du soleil pour le protéger. Au registre supérieur, Osiris, assis sous un autre Mehen, voit ses ennemis décapités. Au registre inférieur, Horus trône face aux dieux et aux déesses étoilés qui conduisent les heures.

Dans KV34 : début de la paroi nord, près de l’entrée de la chambre.

Huitième heure : les cavernes des dieux

Barque solaire halée, quatre béliers couronnés, dieux assis dans des cavernes sur le signe de l’étoffe, serpent dressé. Aquarelle créée par IA.
Huitième heure de l’Amdouat : les cavernes des dieux. La barque du soleil est halée, précédée de quatre béliers couronnés. Au-dessus et au-dessous, les dieux se tiennent dans leurs cavernes, assis sur le signe de l’étoffe, et répondent à l’appel du soleil. © Aquarelle d’interprétation d’après la tombe de Thoutmosis III (KV34).

La barque est de nouveau halée. Elle est précédée de quatre béliers couronnés, formes de Tatenen, le dieu de la terre surgie des eaux. Sur les rives, les habitants vivent dans des cavernes fermées par des portes. Chacun est assis sur le signe de l’étoffe, car le soleil leur apporte des vêtements, c’est-à-dire la dignité des morts. Quand le dieu passe et les appelle, leurs voix lui répondent ; le texte les compare à des bourdonnements d’abeilles, à des cris de matous ou à des lamentations.

Dans KV34 : paroi nord, entre deux annexes.

Neuvième heure : les rameurs du soleil

Barque solaire et son équipage, rameurs tenant leur rame, sphinx, bélier et vache couchés dans des corbeilles, rangée de cobras sur leurs socles. Aquarelle créée par IA.
Neuvième heure de l’Amdouat : les rameurs du soleil. La barque du soleil navigue de nouveau, entourée de dieux rameurs qui tiennent leur rame. Une rangée de cobras crachant du feu protège ce domaine, où reposent aussi un sphinx, un bélier et une vache. © Aquarelle d’interprétation d’après la tombe de Thoutmosis III (KV34).

Le soleil retrouve l’eau. Douze dieux rameurs se tiennent sur les rives, la rame à la main : leur tâche est de faire avancer la barque et de verser l’eau aux habitants de la région. Douze cobras crachent du feu pour protéger Osiris, et des divinités assises sur le signe de l’étoffe reçoivent pain et bière. La nuit change de rythme : elle se tourne désormais vers le matin.

Dans KV34 : angle nord-est de la chambre.

Dixième heure : les noyés et les gardiens

Scarabée sous un ovale, serpent à deux têtes, porteurs de flèches, figures flottant dans les eaux du Noun et Horus. Aquarelle créée par IA.
Dixième heure de l’Amdouat : les noyés et les gardiens. Un scarabée annonce le soleil qui va naître. Au registre inférieur, les noyés flottent dans les eaux du Noun, recueillis par Horus ; des porteurs de flèches et un serpent à deux têtes gardent la route. © Aquarelle d’interprétation d’après la tombe de Thoutmosis III (KV34).

La dixième heure prépare le rajeunissement. Un scarabée pousse devant lui un ovale, image du soleil qui va naître. Dans les eaux du Noun, au registre inférieur, flottent des noyés : privés de sépulture, ils sont pourtant recueillis par Horus et sauvés. Des archers, des lanciers et des porteurs de javelots, armés pour le soleil, gardent la route contre ses ennemis. On voit aussi un serpent à deux têtes, gardien de ce passage.

Dans KV34 : angle nord-est, puis paroi est.

Onzième heure : les fosses de feu

Barque solaire protégée par Mehen, dieux portant un long serpent, yeux oudjat et étoiles, fosses de feu gardées par des déesses armées de couteaux. Aquarelle créée par IA.
Onzième heure de l’Amdouat : les fosses de feu. Devant la barque, des dieux portent un long serpent. Au registre inférieur, des déesses armées de couteaux gardent les fosses de feu où sont anéantis les ennemis du soleil, sous l’autorité d’Horus. © Aquarelle d’interprétation d’après la tombe de Thoutmosis III (KV34).

Devant la barque, des dieux portent un long serpent, et le disque solaire brille à la proue. La onzième heure est celle du châtiment : au registre inférieur, Horus fait détruire les ennemis du soleil dans des fosses de feu, où brûlent leurs corps, leurs âmes, leurs ombres et leurs têtes, sous la garde de déesses qui crachent des flammes. L’ordre du monde, que le soleil va rétablir à l’aube, exige que le désordre soit anéanti.

Dans KV34 : paroi est, derrière le sarcophage.

Douzième heure : la renaissance

Barque solaire halée à travers le corps d’un long serpent, scarabée et disque solaire à l’horizon, longues processions de dieux et grande figure momiforme à l’extrémité. Aquarelle créée par IA.
Douzième heure de l’Amdouat : la renaissance. Halée par des dieux, la barque traverse le corps d’un immense serpent et en ressort rajeunie : le soleil apparaît sous la forme du scarabée Khepri, devant le disque du matin. À l’extrémité, une figure momiforme ferme la nuit. © Aquarelle d’interprétation d’après la tombe de Thoutmosis III (KV34).

La dernière heure se joue à l’intérieur d’un immense serpent, appelé « Vie des dieux ». La barque, halée par des dieux et des déesses, entre par sa queue et ressort par sa bouche : le parcours à rebours dans le corps du serpent efface la vieillesse. Le soleil en sort sous la forme du scarabée Khepri et s’élève vers l’horizon oriental. Au bord extrême de la paroi, une grande figure momiforme ferme la nuit : le corps demeure dans la Douat, tandis que le soleil rajeuni monte dans le ciel du matin.

Dans KV34 : paroi est, au-dessus du sarcophage du roi.

Le cycle complet en un seul regard

Lues à la suite, les douze heures dessinent une courbe simple. Les trois premières heures sont celles de l’eau et de l’abondance. Les quatrième et cinquième descendent dans le désert de Sokaris, où la barque doit être tirée. La sixième touche le fond, là où le soleil s’unit à Osiris. Les septième et huitième affrontent le chaos et visitent les morts. Les quatre dernières préparent la sortie : rameurs, gardiens, châtiment des ennemis et passage dans le serpent. Tout le livre suit le même mouvement : aller au plus profond de la mort pour y trouver la force de la vie.

Avant et après Thoutmosis III

La tombe de Thoutmosis III conserve la plus ancienne version complète, mais elle n’est pas la première. Des fragments de l’Amdouat, peints sur des blocs de calcaire, proviennent de la tombe KV20, utilisée pour Thoutmosis Ier et Hatchepsout. En 2025, la tombe de Thoutmosis II, identifiée dans un ouadi de la montagne thébaine à l’ouest de la Vallée des Rois, a livré à son tour des fragments d’enduit portant le texte, sous un plafond bleu semé d’étoiles jaunes. Le livre existait donc dès le début de la XVIIIe dynastie.

Après Thoutmosis III, il reste le livre de la chambre funéraire royale. Amenhotep II reprend le même style de papyrus déroulé ; puis, à l’époque ramesside, l’Amdouat est peint en couleurs et partage les murs avec d’autres compositions, le Livre des Portes, le Livre des Cavernes ou le Livre de la Terre. Dans la tombe de Ramsès VI (KV9), il n’est plus qu’un élément d’un vaste ensemble de livres de l’au-delà.

À la XXIe dynastie, il descend sur papyrus dans les tombes des prêtres d’Amon. Un papyrus de la cachette des prêtres de Deir el-Bahari, conservé au musée des antiquités de la Bibliotheca Alexandrina, mesure 4,80 mètres : il ne reproduit que les heures 9 à 12, celles de la renaissance, ce qui est fréquent à cette époque. À la Basse Époque, l’Amdouat est gravé sur des sarcophages de pierre, comme celui de Nectanébo II, et copié sur papyrus jusqu’à l’époque ptolémaïque. Le papyrus de Nesmin, vers 300 avant notre ère, aujourd’hui dans la Royal Collection, comportait probablement les douze heures à l’origine ; huit seulement sont conservées. Aucun rouleau antique connu ne réunit aujourd’hui les douze heures illustrées en entier : c’est la tombe de Thoutmosis III qui reste la référence.

Copier les douze heures, de Bonaparte à la photographie numérique

La Description de l’Égypte. Les savants de l’expédition d’Égypte ne connaissaient pas KV34. Ils ont pourtant copié, dans des tombes ramessides de la Vallée des Rois, des scènes qui appartiennent aux livres de l’au-delà. Une thèse de l’université de Californie identifie dans la planche 86 du deuxième volume des Antiquités le grand serpent aux têtes multiples qui protège Khepri à la fin de la sixième heure. Les dessinateurs l’ont reproduit sans savoir à quel livre il appartenait : la lecture des hiéroglyphes n’était pas encore possible.

Budge, 1905. Ernest Alfred Wallis Budge publie à Londres The Egyptian Heaven and Hell, dont le premier volume, The Book of Am-Tuat, donne les douze heures avec les dessins des scènes et une traduction anglaise. Accessible en ligne, l’ouvrage reste utile pour voir l’ensemble du cycle, mais sa traduction et ses commentaires sont aujourd’hui dépassés.

Bucher, 1932. Paul Bucher publie à l’Institut français d’archéologie orientale du Caire les textes des tombes de Thoutmosis III et d’Amenhotep II, avec des photographies des parois. C’est la première documentation photographique complète de l’Amdouat de KV34.

Hornung, 1963-1967 et 2007. Erik Hornung, professeur à l’université de Bâle, donne l’édition critique du texte, en comparant tous les témoins alors connus, avec une traduction et un commentaire en allemand. C’est encore la base de toutes les études. En 2007, avec Theodor Abt, il publie une édition illustrée par des photographies en couleur du décor de Thoutmosis III, accompagnées des hiéroglyphes, de la transcription et d’une traduction anglaise.

Le fac-similé de Factum Arte. L’atelier madrilène Factum Arte a réalisé un fac-similé grandeur nature de la chambre funéraire, à partir d’un enregistrement numérique des parois, retouché pour restituer fissures, irrégularités et graffitis. Il permet de voir les douze heures sans exposer la tombe originale à la chaleur et à l’humidité des visiteurs, que des vitres protègent aujourd’hui.

Aujourd’hui. L’Amdouat reste un champ de recherche actif. En septembre 2025, un colloque international réuni à Lausanne lui a été entièrement consacré : origines du livre, comparaison entre KV34 et les tombes ramessides, papyrus du British Museum et de Turin, nouveaux fragments de la tombe de Thoutmosis II.

Ce que dit l’Amdouat

L’Amdouat répond à une question que pose chaque soir le coucher du soleil : comment ce qui meurt peut-il revenir ? Sa réponse ne passe pas par une victoire facile. Le soleil vieillit, s’enfonce, perd la lumière, doit être tiré à travers le sable et défendu contre Apophis ; il ne se renouvelle qu’en s’unissant au corps d’Osiris, au fond de la nuit. La vie naît de la rencontre avec la mort, non de sa fuite.

Le livre dit aussi que ce parcours est ordonné. Chaque région a sa mesure, chaque porte son nom, chaque être sa place et sa fonction. Connaître cet ordre, c’est pouvoir y entrer. Le roi qui fait peindre l’Amdouat autour de son sarcophage ne demande pas seulement à être protégé : il s’inscrit dans le cycle du soleil, et sa propre renaissance prend la forme de celle du jour.

Pour prolonger

Sources

  • Paul Bucher, Les Textes des tombes de Thoutmosis III et d’Aménophis II, Le Caire, IFAO (MIFAO 60), 1932.
  • Erik Hornung, Das Amduat. Die Schrift des verborgenen Raumes, Wiesbaden, Harrassowitz (Ägyptologische Abhandlungen 7 et 13), 1963-1967.
  • Erik Hornung, The Ancient Egyptian Books of the Afterlife, Ithaca, Cornell University Press, 1999.
  • Theodor Abt et Erik Hornung, The Egyptian Amduat. The Book of the Hidden Chamber, Zurich, Living Human Heritage, 2007.
  • Jan Assmann, Mort et au-delà dans l’Égypte ancienne, Monaco, Éditions du Rocher, 2003.
  • The Book of Amduat in Ancient Egypt, colloque international, Lausanne, 11 et 12 septembre 2025 (résumés publiés par l’IFAO).
  • Theban Mapping Project / American Research Center in Egypt, notice et photographies de la tombe KV34.
  • Bibliotheca Alexandrina, musée des antiquités, papyrus des heures 9 à 12 de l’Amdouat, n° 1323.
  • Royal Collection Trust, papyrus de l’Amdouat de Nesmin, RCIN 1145261.
  • Factum Arte, fac-similé de la chambre funéraire de Thoutmosis III.
  • Ernest Alfred Wallis Budge, The Egyptian Heaven and Hell, vol. I, The Book of Am-Tuat, Londres, 1905 (édition ancienne, consultée pour les dessins).
  • Description de l’Égypte, Antiquités, planches, vol. II, pl. 86.