
Après les adieux à Louxor, le vol matinal et le vacarme du Caire, j’arrive enfin à Gizeh. Je croyais savoir ce que j’allais ressentir. Les pyramides me paraissent petites.
Déception
Elles sont là, et je ne sais pas quoi faire de ma déception. J’ai tant attendu ces pyramides, tant vu leurs images, lu leurs descriptions. Dans la lumière brumeuse de cette fin d’après-midi, elles me paraissent incroyablement petites. La nuit trop courte à Louxor, les adieux aux compagnons de croisière, le vol matinal et la journée dans le vacarme du Caire ont-ils émoussé mon regard ? Je voudrais être ébloui sur commande. Cela ne marche pas.
Les chiffres appris par cœur
Je m’assieds sur un caillou et ferme les yeux. Pour remettre de l’ordre dans ma tête, je récite les dimensions de Khéops : cent quarante-six mètres à l’origine, cent trente-huit désormais, deux cent trente mètres de côté ; environ deux millions trois cent mille blocs, deux tonnes et demie en moyenne. Les savants de Bonaparte auraient même imaginé un mur autour de la France avec les pierres des trois pyramides. Les chiffres n’ont rien perdu de leur ampleur. C’est donc moi qui dois me régler.
Bon. Ici, il pleut trop peu pour que quoi que ce soit ait rétréci. Je rouvre les yeux. Khéops, Khéphren et Mykérinos reprennent un peu de leur place. Massives, mais élancées, patiemment installées dans leur âge. Il me reste à trouver d’où les regarder.

Chercher le point de vue
Alors je marche. Je fais du stop, loue un dromadaire, prends un taxi. De trop près, la perspective s’écrase ; de trop loin, quelque chose manque encore. Les chameliers connaissent la réponse : un affleurement rocheux au sud du plateau. En fin de journée, la lumière rasante se prend dans la poussière des méharées, et les trois pyramides tiennent enfin ensemble dans mon regard. La promenade à dos de dromadaire me laisse quelques courbatures. La recherche du point de vue, elle, a eu son effet : je ne pense plus à ma déception d’arrivée.
J’essaie de leur rendre aussi leur parement de calcaire fin, celui qui renvoyait le soleil, et peut-être un pyramidion doré. Les pillards et les bâtisseurs du Caire médiéval ont largement puisé dans la nécropole ; temples, chaussées et mastabas ont été arasés. Le temps a retiré bien davantage que je ne peux restituer. Quant à monter là-haut, il n’en est pas question : l’ascension est interdite. Je continuerai de changer de place au niveau du sol.
Sous le sable, le mystère
À mesure que je regarde, les découvertes faites sous ce plateau me reviennent. Le caveau d’Hétephérès, mère de Khéops, et son mobilier funéraire, retrouvés en 1925 ; les deux fosses de barques découvertes en 1954, avec leurs embarcations démontées. Plus de mille deux cents pièces pour la première : il a fallu des années pour remettre ce bateau en forme. Moi qui peinais à trouver la bonne distance, je mesure la patience nécessaire pour retrouver un objet entier sous les fragments.
Le Grand Sphinx, traditionnellement associé à Khéphren, prolonge mes questions. Le temple de la vallée conserve ses piliers de granite. Entre les pattes du Sphinx, la stèle de Thoutmosis IV raconte le rêve qui aurait conduit le roi à dégager le monument ensablé. Je suis arrivé avec des images toutes faites ; je repars avec davantage de questions. La fatigue est toujours là, mais les pyramides ont cessé de me paraître petites.
Aujourd’hui : la barque solaire de Khéops a quitté le pied de la pyramide en 2021 pour le Grand Musée égyptien, où l’on restaure aussi la seconde. Le musée, entièrement ouvert depuis 2025, se trouve à deux kilomètres du plateau.

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