
Dans les pas de Jean-François Champollion · 16 septembre 1828. Récit adapté de sa correspondance de voyage ; il ne s’agit pas d’une citation.
Au réveil, le bateau est amarré près de Sa el-Hagar. J’avais demandé cette halte : nous sommes devant Saïs. Depuis deux jours, le Delta nous offre ses cultures et ses arbres. Cette fois, je quitte le fleuve pour aller chercher une ville dont il reste surtout des masses de briques.
À travers l’inondation
Nous avons quitté Alexandrie le 14 septembre, par le canal qui rejoint le Nil. Dès notre entrée dans le fleuve, le paysage a changé. Après les terres sableuses des environs d’Alexandrie, cette verdure paraît presque excessive. La réputation de fertilité du pays ne doit rien à l’imagination des voyageurs.
Le 16 au matin, il faut marcher jusqu’au village, à quelque distance de la rive. Une grande enceinte se voit dans la plaine. Elle paraît facile à atteindre ; l’inondation nous oblige pourtant à des détours. Nous passons sur un premier terrain jonché de débris de poterie. Je ramasse quelques fragments de figurines funéraires.
L’entrée de la grande enceinte est une ouverture récente, forcée dans la muraille. Une fois le passage franchi, je découvre des masses énormes. De loin, on aurait pu les prendre pour des rochers brisés. De près, ce sont des constructions de briques crues.
Les pierres au milieu des briques
Je gagne le milieu de l’enceinte, j’examine les briques, les épaisseurs et les restes des chambres. Je crois reconnaître des constructions funéraires. J’essaie d’en comprendre l’organisation et de rapprocher ce que je vois des indications laissées par Hérodote. La ville ancienne se présente par morceaux ; il faut sans cesse passer du texte au terrain.
Sur les monticules voisins, les matériaux changent. Voici du granite rose, du granite gris, du grès rouge et une pierre blanche portant des légendes royales. J’en recueille des échantillons pour Dubois, qui s’intéresse tant aux matières employées dans les monuments. Un fragment peut répondre à une question qu’un grand mur laisse entière.
Ce qu’il faudra laisser
Dans un autre secteur, déjà fouillé, je vois un grand sarcophage de pierre sombre. Son possesseur m’a permis de l’emporter. La permission ne fournit cependant ni les moyens de transport ni l’argent nécessaire. Je renonce à cette dépense.
Je voudrais revenir, poursuivre les recherches, mieux comprendre cet ensemble. Pour l’instant, nous repartons à six heures du soir. La halte a pris toute la journée. Depuis le bateau, les grands amas de briques s’éloignent ; dans mes notes, Saïs vient de prendre beaucoup plus de place que son apparence depuis le Nil ne le laissait prévoir.