
Dans les pas de Jean-François Champollion · 4–5 octobre 1828. Récit adapté de sa correspondance de voyage ; il ne s’agit pas d’une citation.
À Saqqarah, deux tombes vont sauver ma journée. Les oiseaux y sont accompagnés de leurs noms ; ailleurs, on trait du lait et deux cuisiniers s’affairent. Après les tombes pillées et les ossements dispersés dans le sable, ces scènes demandent enfin que nous ouvrions nos portefeuilles.
Une tête dans les ruines de Memphis
Avant de venir camper ici, nous avons traversé l’emplacement de Memphis. Un bois de dattiers couvre une partie de l’ancienne ville. Entre les villages, les blocs de granite qui affleurent suffisent à montrer que nous marchons sur autre chose qu’une plaine ordinaire.
Je voulais surtout voir le grand colosse dégagé par Caviglia. On m’en avait beaucoup parlé. La statue est renversée, une partie des jambes manque ; le visage, protégé par sa chute contre terre, est resté intact. Je lui trouve une ressemblance frappante avec une statue que je connais à Turin.
Les inscriptions des bras, de la poitrine et de la ceinture me permettent de reconnaître le même souverain. Je fais dessiner la tête avec une attention particulière et relever toutes les légendes. Autour de ce géant, d’autres fragments donnent envie de chercher davantage. Nous n’avons pas le temps de reprendre toute la ville.
Le camp du 4 octobre
À Saqqarah, nous sommes sous la tente. Les domestiques ont la leur. Des hommes choisis sur place assurent la garde pendant la nuit et les commissions durant le jour. Ce campement doit nous laisser le loisir de parcourir la nécropole de Memphis.
La promenade est triste. Les fouilles et les bouleversements ont multiplié les monticules. Des ossements humains parsèment le sol. Beaucoup de tombes décorées ont été dévastées ; d’autres, pillées, sont déjà recomblées. Ce que les marchands ont emporté est loin d’être tout ce qu’ils ont fait disparaître : les parois et leur organisation ont souffert avec le reste.
Un nom auprès d’un oiseau
Dans deux tombes, pourtant, il reste de quoi nous retenir. Je relève une série d’oiseaux sculptés, chacun accompagné de son nom en hiéroglyphes. Cinq espèces de gazelles sont également nommées. Ici, le dessin et l’écriture peuvent être examinés ensemble, sur leur paroi, au lieu d’être rapprochés à distance dans un cabinet.
Les scènes domestiques comptent autant pour nos relevés. Une traite, des cuisiniers au travail : ces gestes méritent leur place dans les dessins que nous rapporterons. Ils rendent quelque chose de leur vie aux hommes dont nous parcourons les tombes.
Nos portefeuilles s’épaississent. Je quitte pour un moment le spectacle des chambres détruites pour suivre les détails d’une scène conservée. Après les ruines de la grande ville et son colosse, un oiseau avec son nom suffit encore à me retenir.