Fin du Ier siècle avant notre ère | Géographie du Nil et de l’Égypte romaine
Je suis Strabon, géographe grec né à Amasée, en Asie Mineure, vers le milieu du Ier siècle avant notre ère. Mon œuvre rassemble les descriptions de vastes régions du monde connu et tente de relier les paysages aux peuples, aux villes et aux pouvoirs. L’Égypte occupe une grande place dans le livre XVII de ma Géographie. J’y ai décrit le Nil, son delta, les monuments et les établissements de mon temps. Je ne prétends pas avoir tout vu ni tout mesuré seul : mon livre combine des voyages, des lectures et des informations reçues d’autres personnes, dans une Égypte récemment passée sous domination romaine.
Après la conquête d’Octavien, j’ai séjourné en Égypte et parcouru le pays en compagnie d’Aelius Gallus, préfet romain. Mon texte permet de suivre un trajet depuis Alexandrie vers le sud, jusqu’à la région de Syène et d’Éléphantine. Les dates exactes de chaque déplacement et la composition finale de mon ouvrage se discutent encore. Ce voyage dépendait des routes et des bateaux du Nil. Des pilotes, bateliers et habitants égyptiens connaissaient les courants, les étapes et les ressources bien mieux que ne le pouvait un visiteur. Ils sont rarement nommés dans le récit, mais leur expérience en formait une part indispensable.
Je commence par considérer le pays comme une vallée irriguée par un fleuve, puis comme un delta aux nombreux bras et canaux. Les eaux de la crue transforment les terres et les déplacements ; des villages peuvent paraître isolés au-dessus de la plaine inondée. J’ai essayé d’ordonner ces observations pour que le lecteur comprenne comment le milieu physique soutient les cultures et les villes. Mes distances et mes catégories ne sont pas toujours celles des géographes actuels. Elles appartiennent à une enquête antique qui compare les renseignements de voyageurs à ceux de savants comme Ératosthène, dont le travail m’a précédé.
Alexandrie m’intéressait par son port, son rôle politique et son savoir. Plus au sud, les grandes constructions et les anciens lieux de culte témoignaient de siècles que le pouvoir romain n’avait pas créés. À Héliopolis, je rapporte des souvenirs sur les prêtres et sur les savants grecs que la tradition y associait, notamment Platon et Eudoxe. Le fait que je répète une tradition ne prouve pas à lui seul tous les séjours qu’elle attribue. Ma Géographie conserve ce que des gens de mon époque croyaient savoir de ces liens, et ce que je pouvais observer du paysage présent. La distinction entre les deux reste essentielle.
La région de Syène, à la frontière méridionale de l’Égypte romaine, donnait à voir le fleuve autrement. Les rochers, les rapides et les îles rendaient les déplacements plus exigeants qu’en aval. Je décris ces lieux et les changements politiques qui les entouraient, en relation avec les populations plus au sud. Mon récit porte le regard d’un auteur écrivant dans le monde gréco-romain. Il peut juger des temples et des usages égyptiens selon des attentes extérieures. Ce décalage doit être reconnu lorsque l’on utilise mon livre comme témoignage sur les habitants, leurs cultes ou leurs institutions.

Je ne me suis pas contenté de raconter un voyage personnel. J’ai intégré des descriptions antérieures et des nouvelles de l’administration romaine. Les lecteurs rencontrent ainsi dans un même livre des observations, des mesures reprises d’autrui et des épisodes politiques. La Géographie vise une vue d’ensemble, pas un journal tenu jour après jour. Lorsque je parle des anciens monuments, il faut demander de quelle époque provient l’information et si je l’ai vérifiée sur place. Les textes égyptiens et l’archéologie permettent aujourd’hui de contrôler ou de nuancer plusieurs affirmations que mes contemporains ne pouvaient pas comparer aussi largement.
Mon travail fut lu pendant des siècles parce qu’il associait dans une même composition le cours du Nil, les étapes de voyage, les cités et l’Égypte sous les premiers Romains. Il aide à restituer le cadre de vie d’une période de transition politique. Mais la vallée n’était pas vide avant que je la décrive. Les Égyptiens avaient leurs propres cartes mentales, pratiques d’irrigation, archives et noms de lieux. Une histoire honnête de la géographie ne doit pas présenter mon livre comme une découverte du pays par ses habitants. Il est un témoignage grec sur un savoir local et sur les conditions de sa traduction pour d’autres lecteurs.
Ma contribution à la connaissance de l’Égypte ancienne est donc double. J’ai conservé des indications sur des monuments et des traditions plus anciens que moi ; j’ai aussi décrit une Égypte qui vivait à l’aube de la domination romaine. Ces deux temps peuvent se mêler dans mes pages et doivent être séparés par le lecteur. Les chercheurs confrontent mon livre aux sources égyptiennes, aux papyrus administratifs et aux traces du terrain. Ils identifient les emprunts à d’autres géographes et cherchent ce que mon voyage ajoute vraiment. Mon texte devient plus utile lorsque ses limites de perspective sont visibles.

Si ce récit me donne le « je », il reconstitue un parcours à partir de la Géographie et des études modernes ; il ne prétend pas retrouver mes conversations mot pour mot. J’ai traversé des espaces que d’autres connaissaient intimement et les ai mis en ordre pour un public grec. Le Nil, les ports, les temples et les frontières y forment une image influente de l’Égypte. Je laisse pourtant des silences, surtout sur les voix égyptiennes qui m’ont guidé. Les lire en même temps que mes descriptions permet de mieux comprendre le pays et la place limitée, mais réelle, de mon témoignage.
Récit reconstitué à la première personne à partir des sources citées. Les aquarelles sont des évocations contemporaines, non des documents d’époque ni des portraits authentifiés.
