Ier et IIe siècles de notre ère | Isis et Osiris dans la pensée grecque
Je suis Plutarque, écrivain grec né à Chéronée au Ier siècle de notre ère. J’ai étudié, enseigné, écrit des biographies et des traités, et servi comme prêtre à Delphes. Une part de mon œuvre s’intéresse aux croyances religieuses d’autres peuples. Parmi mes textes les plus lus figure Sur Isis et Osiris, adressé à Cléa, une prêtresse liée à des rites égyptiens et au sanctuaire de Delphes. Mon traité a transmis aux lecteurs grecs puis modernes une présentation influente de ces divinités. Je n’y livre pourtant pas le récit d’une fouille ou d’un voyage personnel en Égypte dont les étapes seraient établies.
J’ai grandi dans un monde romain où les cultes d’Isis et d’Osiris circulaient loin du Nil. Des images, des rites et des récits égyptiens avaient trouvé des publics en Méditerranée. Mon intérêt s’inscrit dans ce contexte d’échanges, pas dans la découverte d’une religion inconnue de ses pratiquants. Cléa, la destinataire de mon traité, connaissait elle-même des traditions rituelles : je ne m’adresse pas à une lectrice totalement étrangère au sujet. Les sources qui m’informaient comprenaient des récits, des interprétations grecques et des contacts avec des milieux cultuels. Leur détail exact n’est pas toujours identifiable dans chaque chapitre.
Dans Sur Isis et Osiris, je raconte plusieurs épisodes du destin d’Osiris, d’Isis, de Seth et d’Horus. Je présente la mort d’Osiris, les recherches d’Isis et les suites de ce conflit divin dans une narration suivie. Cette forme est devenue particulièrement importante parce qu’elle offre aux lecteurs un récit grec continu là où les documents égyptiens conservés distribuent souvent les épisodes dans des contextes variés. Il faut cependant résister à l’idée que ma version serait le texte original unique d’un mythe égyptien. Je sélectionne, rapproche et interprète des traditions qui avaient déjà une longue histoire sur les bords du Nil.
Mon écriture est celle d’un philosophe. Je refuse de lire tous les récits divins comme des chroniques littérales et je cherche derrière eux des idées sur l’ordre du monde, le bien, le mal et les puissances qui s’y opposent. Les cadres de pensée grecs que j’emploie peuvent éclairer ce que mes contemporains comprenaient des cultes. Ils peuvent aussi déplacer le sens de pratiques égyptiennes. Comparer Isis à une figure philosophique ou à une déesse grecque n’efface pas les noms, les images et les fonctions qu’elle portait dans les textes égyptiens. Mon traité est donc un témoignage de réception autant qu’une source sur l’Égypte.
J’observe les rites, les vêtements, les animaux sacrés et les symboles auxquels les lecteurs associaient l’Égypte. Là encore, mes explications doivent être contrôlées. Une étymologie ingénieuse ou une allégorie séduisante ne prouve pas qu’un prêtre égyptien aurait donné la même lecture. Les lieux et les époques de la religion égyptienne étaient nombreux ; je les rassemble parfois dans une présentation générale. Les recherches modernes confrontent mes pages aux inscriptions, aux papyrus rituels et aux pratiques attestées. Elles peuvent ainsi distinguer un élément transmis avec précision d’une interprétation propre à ma pensée et à mon public grec.

Mon ouvrage doit aussi quelque chose à la personne à qui je l’adresse. Cléa est évoquée comme prêtresse à Delphes et initiée aux rites d’Osiris dans une tradition familiale. Sa présence rappelle que les femmes pouvaient jouer un rôle actif dans la transmission des cultes et dans leur compréhension. Je ne veux pas que la première personne de ce récit transforme son savoir en simple décor de ma biographie. De même, les prêtres et fidèles égyptiens avaient élaboré les traditions que j’examinais bien avant moi. Leurs textes et leurs gestes restent des sources autonomes pour écrire l’histoire d’Isis et d’Osiris.
Après ma mort, Sur Isis et Osiris a continué d’être copié et cité. Des lecteurs éloignés de l’Égypte ont souvent connu les deux divinités d’abord à travers mes phrases. Cette survie donne au traité un poids que sa position historique exige de mesurer avec soin. Je ne remplace pas les monuments égyptiens ; je montre comment un intellectuel grec de l’époque impériale a ordonné des récits et tenté d’en proposer un sens. Mon texte aide donc autant à étudier la diffusion du culte d’Isis dans la Méditerranée qu’à suivre la réception grecque des traditions du Nil.
Ma contribution à la connaissance de l’Égypte est réelle mais située. J’ai conservé des récits et des explications qui intéressent encore les historiens des religions. Je n’ai pas donné une traduction neutre de tous les documents égyptiens, ni prouvé que mes allégories étaient les interprétations de tous les prêtres. La méthode actuelle consiste à lire mon traité aux côtés des sources égyptiennes, grecques et romaines, en repérant les accords et les écarts. Cette comparaison rend justice aux auteurs et praticiens égyptiens que mon texte ne nomme pas toujours. Elle protège aussi mon œuvre contre l’usage d’une autorité qu’elle ne peut porter seule.

Si je parle ici en « je », ce récit est reconstitué à partir des œuvres conservées. Il ne prête ni voyage égyptien certain ni conversation inventée à mon parcours. Je reste un témoin de la manière dont Isis et Osiris furent pensés et transmis dans le monde gréco-romain. Mon traité peut ouvrir une enquête, à condition de ne pas la refermer sur une seule voix. Les traditions égyptiennes ont leur profondeur propre ; Cléa et les milieux cultuels méditerranéens ont contribué à leur circulation ; mes lecteurs d’aujourd’hui peuvent encore apprendre de ces échanges sans confondre les époques et les interprétations.
Récit reconstitué à la première personne à partir des sources citées. Les aquarelles sont des évocations contemporaines, non des documents d’époque ni des portraits authentifiés.
