Oxyrhynque sous les sables
Sous les sables de Behneseh dort une ville que les savants ne peuvent que deviner : Oxyrhynque.

Dans les textes de la Description
À Behneseh, Jomard découvre une ville qui disparaît sous ses yeux. « Behneseh est une bourgade située sur le canal de Joseph, presque sous le méridien de Minyeh. La ville ancienne à laquelle elle a succédé, était située à l’ouest du canal ; les sables de la Libye ont presque entièrement couvert ses ruines, dont il n’est plus possible de mesurer l’étendue ; une autre ville, qui avait été bâtie à sa place, plus près du canal, est également sous les sables ; enfin les maisons du village actuel, qui sont sur la rive gauche du canal, sont de plus en plus envahies par ce fléau. »
Trois villes, trois époques, une seule menace. Jomard y associe une autre : les habitants « sont exposés au pillage des Arabes, autre fléau qui accompagne toujours le premier : car le sable est en quelque sorte le terrain des Arabes ; et à mesure qu’il empiète sur la terre labourable, les Bédouins avancent avec lui. » Sans le canal de Joseph, conclut-il, « le désert aurait pénétré bien plus avant dans la plaine ».
De la ville antique, il ne reste presque rien en surface : « On trouve dans les ruines beaucoup de fragmens de colonnes en pierre, en granit et en marbre. Les Musulmans en ont transporté un très-grand nombre dans leurs mosquées, qui ont elles-mêmes succédé à d’anciennes églises. » Un seul témoin se dresse : « une colonne corinthienne debout, d’une grande proportion ; elle est en entier saillante hors des sables. Le chapiteau est encore à sa place. »
Jomard devine le trésor enfoui : « S’il était possible de faire des fouilles dans ces ruines, on trouverait sans nul doute un grand nombre de vestiges d’antiquités égyptiennes, grecques, romaines et du Bas-Empire, puisque la ville d’Oxyrhynchus a, plus qu’une autre, été exposée aux vicissitudes de toutes ces dominations différentes. »
Le nom vient d’un poisson au museau pointu, l’oxyrhynque, que Strabon dit honoré dans un temple. Jomard refuse d’y voir un dieu : « Voudrait-on supposer que le poisson, de tous les animaux le plus stupide, était adoré comme une divinité tutélaire ? Ce serait une absurdité. »
Il termine sur la ville chrétienne, d’après une ancienne histoire des moines : « Elle est tellement remplie de monastères, que les murailles elles-mêmes semblent, en quelque sorte, résonner des chants des moines. […] Ces moines se disent être au nombre de cinq mille, et autant au dehors. Il n’y a pas d’heure du jour ou de la nuit, qu’ils ne fassent le service divin. »
Description de l’Égypte (1809-1829), T. IV, chap. XVI, sect. III, § II (Jomard).
Deux siècles plus tard
Le sable que Jomard déplorait a fait d’Oxyrhynque l’un des sites les plus précieux de l’Antiquité. À partir de 1896, deux jeunes chercheurs d’Oxford, Bernard Grenfell et Arthur Hunt, fouillent non pas les temples, mais les décharges de la ville. Dans ces tas d’ordures restés secs depuis deux mille ans, ils extraient des centaines de milliers de fragments de papyrus grecs, latins, coptes et arabes.
Ces « papyrus d’Oxyrhynque », publiés depuis 1898 en plus de quatre-vingts volumes, ont rendu des textes perdus : poèmes de Sappho, comédies de Ménandre, fragments d’Évangiles dont l’Évangile de Thomas, l’un des plus anciens schémas d’Euclide. Ils livrent surtout la vie quotidienne d’une ville romaine : contrats, lettres privées, déclarations fiscales, invitations à dîner. Leur déchiffrement se poursuit, en partie avec l’aide de volontaires et de l’imagerie numérique.
Le poisson oxyrhynque, une espèce de mormyre, était bien sacré dans la ville : la légende disait qu’il avait avalé une partie du corps d’Osiris. On a retrouvé de nombreuses statuettes de bronze le représentant.
Depuis 1992, une mission archéologique espagnole, de l’université de Barcelone, fouille la nécropole et a mis au jour tombes, chapelles et momies égyptiennes, gréco-romaines et chrétiennes. La grande colonne décrite par Jomard se dresse toujours dans le désert. El-Bahnasa est aussi devenu un lieu de pèlerinage musulman, en raison des tombes de compagnons des premiers temps de l’islam qui y sont vénérées.
Sources
Textes anciens
- Description de l’Égypte, Antiquités-Descriptions, T. IV, chap. XVI, sect. III, § II (Jomard).
- Illustration : création d’après le texte, sans planche correspondante.
Partie « Deux siècles plus tard » : synthèse de l’état actuel des connaissances. Sources consultées et connaissances présentées : 31 octobre 2026.