L’obélisque brisé d’Abgig

Brisé en deux au milieu des champs, un monument de granit attire l’ingénieur Caristie. Ce n’est pas un obélisque comme les autres.

La stèle d’Abgig couchée dans la campagne du Fayoum.
La stèle d’Abgig couchée dans la campagne du Fayoum. Description de l’Égypte, Antiquités IV, pl. 71. Mise en couleur illustrative réalisée avec l’IA, sans valeur de fac-similé.

Dans les textes de la Description

L’ingénieur Caristie le découvre en pleine campagne. « Auprès du village de Begyg, à un quart de lieue au sud de Medynet el-Fayoum et des ruines de l’ancienne Crocodilopolis, on voit, au milieu des champs, un fort bel obélisque en granit rouge, qui a été renversé à terre, et qui en tombant s’est brisé en deux morceaux. »

Tout en lui est inhabituel. Il est plat plutôt que carré : « il a deux grandes faces et deux petites, et le plan est un parallélogramme rectangle, dont l’un des côtés est double de l’autre. » Les deux morceaux mesurent 6,80 m et 5,90 m, « sa hauteur totale était ainsi de 12m,70 ».

Sa face visible est un livre de pierre : « cinq tableaux qui en occupent toute la largeur […] Chaque tableau renferme six figures sculptées en creux, debout, et représentant des prêtres coiffés de leurs bonnets ; au-dessous de ces tableaux, on compte douze colonnes d’écriture hiéroglyphique. » Caristie admire la gravure : ces signes, « quoique de très-petite dimension, ils sont d’une exécution parfaite, et le nombre en est prodigieux ».

Le sommet l’intrigue le plus. « Ce qu’il y a de plus remarquable dans cet obélisque, c’est qu’au lieu de se terminer par un pyramidion, qui est le couronnement ordinaire de tous les obélisques de la haute et de la basse Égypte, son extrémité a la forme d’une portion de cylindre. » Une encoche y est creusée : servait-elle à fixer un ornement doré, ou à guider les cordes lors de l’érection ? « c’est ce que nous ignorons. »

Reste la chute, et la légende locale. « Si l’on en croyait les renseignemens qui nous ont été donnés dans le pays, sur la cause de la chute de ce monument, il faudrait l’attribuer à un pâchâ du Kaire, qui, par délassement, s’était amusé à le battre en brèche à coups de canon, et qui à la fin était parvenu à le briser en deux. » Caristie enquête et dément : « il n’existe aucune marque de boulet sur les paremens visibles de cet obélisque, et […] ses arêtes sont encore intactes ; d’ailleurs on voit encore au pied une assez grande excavation qui semble avoir été faite pour le renverser avec plus de facilité. »

Sa conclusion donne au monument une valeur particulière : l’obélisque « peut être considéré comme le seul monument bien conservé qui nous reste de cette ancienne capitale », Crocodilopolis, la ville du dieu crocodile.

Description de l’Égypte (1809-1829), T. IV, chap. XVII, « Description de l’obélisque de Begyg, auprès de l’ancienne Crocodilopolis » (Caristie).

Deux siècles plus tard

Le monument de Begyg, aujourd’hui Abgig, n’est pas un obélisque au sens strict, mais une grande stèle dressée : son sommet arrondi, que Caristie trouvait si étrange, est celui des stèles égyptiennes. Il a été érigé par Sésostris Ier, roi de la XIIe dynastie, vers 1950 av. J.-C. Les « prêtres coiffés de leurs bonnets » sont en réalité le roi faisant offrande à différentes divinités.

Cette stèle témoigne de l’intérêt des rois du Moyen Empire pour le Fayoum, qu’ils aménagent et mettent en culture à grande échelle. Son emplacement d’origine reste discuté ; elle se dressait peut-être dans un sanctuaire disparu à Abgig même. Crocodilopolis, nommée Shedet par les Égyptiens puis Arsinoé par les Ptolémées, était le grand centre du culte de Sobek. Strabon y a nourri le crocodile sacré Petsouchos, couvert de bijoux, que les prêtres faisaient manger devant les visiteurs. Ses ruines, appelées Kiman Fares, ont été largement absorbées par l’extension de la ville moderne de Medinet el-Fayoum ; des fouilles de sauvetage continuent d’y être menées.

Les deux morceaux de la stèle ont été relevés et réassemblés en 1972 pour être dressés sur une place de Medinet el-Fayoum, à l’entrée de la ville. Elle y reste le monument emblématique de la province, ce que Caristie pressentait déjà.

Sources

Textes anciens

  • Description de l’Égypte, Antiquités-Descriptions, T. IV, chap. XVII, « Description de l’obélisque de Begyg, auprès de l’ancienne Crocodilopolis » (Caristie).
  • Illustration : Description de l’Égypte, Antiquités IV, pl. 71.

Partie « Deux siècles plus tard » : synthèse de l’état actuel des connaissances. Sources consultées et connaissances présentées : 31 octobre 2026.