
Les auteurs qui ne savent plus lire les hiéroglyphes reconnaissent encore leurs figures : un oiseau, un soleil, une plante. Ils cherchent dans ces images des idées et des symboles. Cette interprétation a durablement orienté les tentatives de lecture, parce qu’elle semblait donner un sens aux dessins. Elle laissait de côté leur emploi pour noter les sons de la langue égyptienne.
| Date | Jalon |
|---|---|
| Ve s. av. J.-C. – IVe s. apr. J.-C. | Les auteurs grecs et romains décrivent l’Égypte sans lire ses écritures |
| Ve siècle | Hieroglyphica d’Horapollon |
| Xe siècle | Ibn Wahshiyya et l’intérêt des savants arabes |
| 1419-1422 | Un manuscrit d’Horapollon arrive d’Andros à Florence |
| 1505 | Première édition imprimée d’Horapollon, à Venise |
| 1556 | Hieroglyphica de Pierio Valeriano |
| 1586 | L’obélisque du Vatican est relevé place Saint-Pierre |
| 1652-1654 | Œdipus ægyptiacus d’Athanase Kircher |
| 1761 | L’abbé Barthélemy suppose que les cartouches contiennent des noms |
| 1797 | Georg Zoëga reprend l’hypothèse |
Avant l’oubli : le regard des Grecs et des Romains
Les auteurs grecs et romains ont beaucoup écrit sur l’Égypte. Leurs témoignages restent précieux, mais ils ne nous donnent pas tous accès à une lecture directe des inscriptions. Les voyageurs dépendent de guides, de prêtres et d’interprètes ; ils interrogent aussi le pays à partir de leurs propres préoccupations.
Hérodote, au Ve siècle av. J.-C., distingue une écriture sacrée et une écriture populaire. Il rapporte des traditions, dont celle de Khéops tyran, sans avoir lui-même déchiffré les parois. Diodore de Sicile et Strabon transmettent à leur tour des informations recueillies ou compilées. Lorsque Diodore décrit des signes qui exprimeraient le sens figuré des objets plutôt que des syllabes, il contribue au regard symbolique qui dominera plus tard.
Manéthon occupe une autre place : prêtre égyptien sous les premiers Ptolémées, il écrit en grec une histoire fondée sur les traditions et les archives des temples. Son classement en dynasties demeure un instrument de notre chronologie. Son œuvre nous arrive toutefois par des résumés tardifs, dont les différences empêchent de retrouver partout sa formulation initiale.
Platon fait de Theuth et de Thamous les personnages d’une réflexion sur la mémoire ; Plutarque propose, vers 100 de notre ère, un récit suivi d’Isis et d’Osiris qu’il interprète en philosophe. Leurs textes éclairent autant les questions de leurs auteurs que les traditions égyptiennes dont ils parlent.
Chérémon, prêtre égyptien et philosophe stoïcien du Ier siècle, puis Plotin au IIIe siècle, participent à l’idée que les figures pourraient exprimer directement des significations. Thot est rapproché d’Hermès Trismégiste ; les écrits mystiques grecs associés à ce dernier seront pris à la Renaissance pour une sagesse remontant aux pharaons.
Il subsiste néanmoins des indications justes. Clément d’Alexandrie distingue trois écritures et évoque un emploi des signes que l’on a rapproché du phonétisme. Ammien Marcellin conserve au IVe siècle une traduction grecque d’inscriptions d’un obélisque, attribuée à Hermapion et en grande partie exacte. Ces éléments ne suffisent pas encore à reconstruire le système.
À Rome, les obélisques transportés depuis Auguste et les cultes d’Isis rendent l’Égypte très présente. Sous Domitien, on y compose même de nouvelles inscriptions hiéroglyphiques, comme celles de l’obélisque aujourd’hui place Navone. Il faut enfin se rappeler que les prêtres égyptiens pratiquaient eux-mêmes les jeux graphiques savants. Les auteurs extérieurs ont pu prendre un usage particulier de l’écriture pour son fonctionnement général.
Documents cités : Les hiéroglyphes ptolémaïques
Horapollon, la forme achevée de l’erreur
Au Ve siècle, les Hieroglyphica d’Horapollon expliquent près de deux cents signes par des significations symboliques. Le vautour représenterait la mère parce que l’on croyait tous les vautours femelles ; l’oie représenterait le fils en raison de son attachement à ses petits. Certaines valeurs correspondent à des emplois réels, mais leurs explications et l’absence d’une lecture phonétique empêchent de retrouver la langue.
Le traité propose ainsi pour chaque image une explication que le lecteur peut retenir. Quelques valeurs sont justes, mais les récits qui les justifient n’expliquent pas le fonctionnement de l’écriture. L’influence d’Horapollon prolongera cette recherche de sens symboliques bien après la disparition de ses derniers lecteurs anciens.

Les savants arabes
Les monuments continuent à intéresser les lettrés du monde musulman. Au Xe siècle, Ibn Wahshiyya propose des valeurs pour des signes anciens. Okasha El Daly a défendu l’idée que certaines lectures hiéroglyphiques étaient phonétiques et justes. Cette interprétation demeure discutée : les intuitions relevées ne font pas accord comme méthode permettant de lire des textes suivis.
Ces recherches arabes appartiennent à l’histoire des tentatives de lecture, même lorsqu’elles n’aboutissent pas à une méthode permettant de traduire les textes. Elles documentent un intérêt pour les écritures égyptiennes bien antérieur à leur redécouverte par les humanistes européens.
La Renaissance des symboles
Cristoforo Buondelmonti retrouve en 1419, sur l’île d’Andros, un manuscrit d’Horapollon qui arrive à Florence en 1422. Les humanistes y rencontrent l’Égypte qu’ils espéraient : dépositaire d’une sagesse ancienne, exprimée dans les figures. L’édition d’Alde Manuce, à Venise en 1505, favorise la diffusion du traité.
Les artistes et les auteurs d’emblèmes s’en inspirent. Les Hieroglyphica de Pierio Valeriano, publiés en 1556, développent un vaste répertoire de symboles. À Rome, Sixte Quint fait relever les obélisques ; celui du Vatican est dressé place Saint-Pierre en 1586. Les inscriptions retrouvent une place spectaculaire dans la ville sans retrouver encore leurs lecteurs.
Athanase Kircher, l’erreur et l’intuition
Au XVIIe siècle, Athanase Kircher propose dans son Œdipus ægyptiacus de longues interprétations des inscriptions. Un nom royal peut devenir sous sa plume une méditation sur les puissances divines. Ses « traductions » ne rendent pas le texte égyptien.
Les ouvrages coptes de Kircher, le Prodromus coptus de 1636 et la Lingua ægyptiaca restituta de 1643, défendent pourtant un rapprochement fécond : le copte descend de la langue des pharaons. Ses interprétations des hiéroglyphes sont fausses, mais ce travail linguistique prépare un moyen de retrouver les mots. Champollion empruntera cette voie.

Le XVIIIe siècle, retour à la raison
William Warburton, entre 1737 et 1741, envisage les usages pratiques d’une écriture humaine plutôt qu’un langage réservé au mystère. En 1761, l’abbé Jean-Jacques Barthélemy propose que les groupes entourés d’un cadre ovale contiennent des noms de rois ou de dieux. Georg Zoëga reprend la question dans son traité sur les obélisques de 1797 et envisage des valeurs phonétiques.
Ces chercheurs commencent à examiner les répétitions, les cadres qui entourent certains groupes et les correspondances possibles avec des noms. Les propositions ne donnent pas encore une lecture suivie. Elles fournissent des hypothèses que de nouveaux documents pourront mettre à l’épreuve.
Vers la pierre de Rosette
La stèle découverte à Rosette en juillet 1799 porte un décret en hiéroglyphes, en démotique et en grec. Le texte grec permet enfin de comparer les deux écritures égyptiennes avec une version lisible. Il faudra vingt-trois ans de recherches pour parvenir au déchiffrement.
Documents cités : La pierre de Rosette et la course au déchiffrement
Sources
- Erik Iversen, The Myth of Egypt and its Hieroglyphs in European Tradition, Copenhague, 1961 (rééd. Princeton University Press, 1993).
- Jurgis Baltrušaitis, La quête d’Isis. Essai sur la légende d’un mythe, Paris, Flammarion, 1985.
- Okasha El Daly, Egyptology: The Missing Millennium. Ancient Egypt in Medieval Arabic Writings, Londres, UCL Press, 2005.
- Daniel Stolzenberg, Egyptian Oedipus. Athanasius Kircher and the Secrets of Antiquity, University of Chicago Press, 2013.
- Portraits « Témoins de l’Antiquité » de Visite Égypte : Hérodote, Platon, Manéthon, Diodore de Sicile, Strabon, Plutarque.