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Comment fonctionnent les hiéroglyphes

Comment fonctionnent les hiéroglyphes

Le plan d’une maison peut écrire « maison », mais aussi entrer dans un mot qui signifie « sortir ». Le signe est reconnaissable dans les deux cas. Pour le lire, il faut comprendre ce qu’il fait dans le mot, puis regarder les autres signes qui l’accompagnent. Les hiéroglyphes associent ces différents emplois au sein d’une même écriture.

Le répertoire courant du moyen égyptien compte environ 700 à 800 signes. Le tableau présente leurs principales fonctions. La plupart des mots fréquents en utilisent un nombre bien plus réduit, et un signe peut changer de fonction selon le contexte.

Catégorie Rôle Prononcé ? Exemple
Phonogramme note une, deux ou trois consonnes oui la bouche = r
Complément phonétique répète une consonne pour aider la lecture non (déjà lue) nfr + f + r
Idéogramme note un mot entier oui le plan de maison + trait = pr, « maison »
Déterminatif classe le mot dans une catégorie de sens non les jambes en marche pour un verbe de mouvement

Une écriture de consonnes

L’écriture égyptienne note essentiellement les consonnes. Les voyelles qui permettent de prononcer le mot ne sont généralement pas inscrites. Nous lisons ainsi nfr, « beau, bon », sans pouvoir retrouver directement dans les signes sa prononciation ancienne.

Pour travailler et parler de ces mots, les égyptologues utilisent une convention. Ils intercalent souvent un e entre les consonnes et rendent certaines consonnes par des voyelles : nfr devient « nefer », ḥtp « hetep », ʿnḫ « ankh ». Il est utile de le savoir avant de prendre ces sons pour ceux qu’un Égyptien aurait prononcés.

Le copte, les transcriptions grecques et celles de noms égyptiens en cunéiforme donnent d’autres indices. Les documents d’Amarna ont ainsi conduit à rapprocher le nom d’Amon d’une forme « Amana » au Nouvel Empire. Ces témoignages tardifs ou extérieurs permettent des reconstructions partielles ; ils ne rendent pas toutes les voyelles à toutes les époques.

Les phonogrammes : des signes pour les sons

Un phonogramme note une ou plusieurs consonnes. La bouche peut se lire r, même dans un mot qui ne parle pas d’une bouche. Les unilitères portent une consonne ; les bilitères en portent deux ; les trilitères, trois.

Les unilitères sont une petite série d’environ vingt-cinq signes. On les présente souvent comme un alphabet, ce qui facilite une première approche. Mais les scribes les employaient avec les bilitères, les trilitères et les autres signes : ils n’ont pas réduit l’écriture à cette série. Les codes indiqués viennent de la liste de Gardiner de 1927.

Signe Code Gardiner Translittération Valeur approximative
vautour G1 ꜣ coup de glotte (« a » conventionnel)
roseau fleuri M17 j « i », « y »
deux roseaux, ou deux traits M17a, Z4 y « y »
avant-bras D36 ʿ consonne gutturale (« a » conventionnel)
poussin de caille G43 w « ou », « w »
jambe D58 b b
siège Q3 p p
vipère à cornes I9 f f
chouette G17 m m
eau N35 n n
bouche D21 r r
abri de roseaux O4 h h
mèche de lin tressé V28 ḥ h appuyé
disque hachuré (placenta ?) Aa1 ḫ comme la jota espagnole
ventre et mamelles d’animal F32 ẖ variante du précédent
verrou O34 z z, puis s
étoffe pliée S29 s s
bassin N37 š ch
pente de colline N29 q k profond
corbeille à anse V31 k k
support de jarre W11 g g dur
pain X1 t t
entrave V13 ṯ tch
main D46 d d
cobra I10 ḏ dj

Parmi les bilitères courants, le plan de maison note pr, le damier mn et l’hirondelle wr. Le cœur et la trachée donnent nfr, le signe de vie ʿnḫ et la natte d’offrande avec son pain ḥtp : ce sont des trilitères. Leur apparence ne permet pas de deviner à elle seule toutes leurs valeurs.

Les compléments phonétiques

Le signe nfr est souvent suivi de la vipère f et de la bouche r. Ces deux signes répètent des consonnes déjà présentes pour confirmer la lecture ; on ne les prononce pas une seconde fois. Ce sont des compléments phonétiques. Leur présence aide notamment à choisir entre les valeurs possibles d’un même signe.

Le signe ʿnḫ peut de même recevoir les compléments n et ḫ. Ces graphies se reconnaissent avec l’usage. Les compléments permettent notamment de choisir entre les valeurs possibles d’un signe, et donnent au mot une forme familière au lecteur.

Diptyque montrant une maison et un homme qui en sort, accompagnés des groupes de hiéroglyphes pour « maison » et « sortir ».
Le signe de la maison peut désigner « maison » ou entrer dans l’écriture de « sortir », avec la bouche et les jambes en marche. Aquarelle illustrative.

Les idéogrammes : un signe, un mot

Le signe peut aussi représenter un mot entier. Cet emploi est appelé idéogramme ou, plus précisément en linguistique, logogramme. Un petit trait vertical accompagne souvent le dessin pour le signaler : le plan de maison se lit alors pr, « maison », la bouche r, « bouche », et le disque solaire rʿ, « soleil », également le nom de Rê.

Avec son trait, le plan de maison peut donc désigner le bâtiment. Dans un autre groupe, il peut noter les consonnes pr. Les marques qui l’accompagnent et sa place dans le mot permettent de distinguer ces emplois.

Les déterminatifs : classer le sens

À la fin d’un mot, on rencontre souvent un signe qui ne se prononce pas. Il indique le domaine auquel appartient ce qui vient d’être écrit : mouvement, être humain, bâtiment, idée abstraite. Ce déterminatif, également appelé classificateur dans les travaux d’Orly Goldwasser, aide à comprendre le mot et à en repérer la fin.

Les textes n’ont pas nos espaces entre les mots. Les déterminatifs aident à en retrouver les limites et à distinguer des termes écrits avec les mêmes consonnes. Les jambes en marche orientent par exemple vers un mouvement ; le rouleau de papyrus peut accompagner l’écrit ou une notion abstraite.

Signe Code Gardiner Catégorie de sens
homme assis A1 homme, personne
femme assise B1 femme
dieu assis à barbe recourbée A40 dieu, roi
homme portant la main à la bouche A2 manger, parler, penser, ressentir
jambes en marche D54 mouvement
bras tenant un bâton D40 force, effort
rouleau de papyrus scellé Y1 idée abstraite, écrit
plan de maison O1 bâtiment
croisement de rues dans un cercle O49 ville, lieu d’Égypte
terrain montagneux N25 désert, pays étranger
disque solaire N5 lumière, temps
branche M3 bois, objet en bois

Lire un mot pas à pas

Le plan de maison accompagné de son trait donne pr, « maison ». Avec la bouche et les jambes en marche, il entre dans la graphie de prj, « sortir ». La bouche confirme r ; les jambes indiquent le mouvement et ne se prononcent pas.

Mot Signes, dans l’ordre Fonction de chaque signe Lecture et sens
maison plan de maison + trait idéogramme + marque d’idéogramme pr, « maison »
sortir plan de maison + bouche + jambes en marche phonogramme pr + complément r + déterminatif du mouvement prj, « sortir »
beau, bon cœur et trachée + vipère + bouche trilitère nfr + compléments f et r nfr, « beau, bon »
pharaon plan de maison + colonne bilitère pr + bilitère ʿꜣ pr-ʿꜣ, « la Grande Maison »

Pr-ʿꜣ, « la Grande Maison », nous a donné le mot « pharaon ». L’expression désigne d’abord le palais royal, puis, au Nouvel Empire, le souverain. Nous connaissons encore ce passage d’un bâtiment à celui qui y exerce le pouvoir lorsque nous disons « l’Élysée ». L’histoire du mot ne se limite donc pas à celle de ses signes.

Sens de lecture, cadrats et cartouches

Pour savoir par où commencer, regardez les êtres vivants. Leurs visages ou leurs têtes se tournent vers le début du texte. On avance à leur rencontre, de droite à gauche ou de gauche à droite. En colonnes, la lecture descend de haut en bas.

Les signes sont groupés dans des carrés virtuels, les cadrats. Un signe large peut surmonter deux petits ; deux signes étroits peuvent se juxtaposer. La composition doit rester lisible tout en occupant harmonieusement la surface. Lire un texte monumental demande de suivre cet arrangement plutôt que de chercher une simple file de lettres.

Hiéroglyphes gravés et partiellement colorés, organisés en trois colonnes sur une paroi de calcaire éclairée de côté.
Les signes se composent en cadrats et en colonnes, qui se lisent de haut en bas. Aquarelle illustrative.

Certaines règles déplacent aussi l’ordre visible. Par respect, le nom d’un dieu ou du roi peut être écrit avant des éléments qui le précèdent à la lecture : c’est l’antéposition honorifique. Le nom de Toutânkhamon, « image vivante d’Amon », commence ainsi graphiquement par Amon.

La boucle de corde appelée cartouche entoure certains noms royaux. Apparue à la fin de la IIIe dynastie et généralisée sous Snéfrou, elle permet de repérer ces noms dans une inscription. Les soldats de l’expédition d’Égypte lui ont donné son nom français en la rapprochant de leurs cartouches de fusil. Ce cadre deviendra un point d’appui du déchiffrement.

Les nombres

Les nombres se construisent en répétant des signes pour les unités, les dizaines, les centaines et les puissances suivantes de dix. Le système est additif et ne comporte pas de zéro.

Valeur Signe Code Gardiner
1 trait vertical Z1
10 entrave de bétail V20
100 corde enroulée V1
1 000 plante de lotus M12
10 000 doigt dressé D50
100 000 têtard I8
1 000 000 dieu Heh agenouillé, bras levés C11

Deux lotus, deux entraves et six traits donnent ainsi 2 026. Les premiers documents d’Abydos portent déjà des inscriptions chiffrées. Sur la tête de massue de Narmer, conservée à l’Ashmolean Museum d’Oxford, les quantités sont considérables : 120 000 prisonniers, 400 000 bœufs et 1 422 000 chèvres. Le fait de pouvoir lire ces nombres ne suffit pas à les tenir pour un décompte historique exact.

Documents cités : La naissance

Vers les écritures du quotidien

Sur le papyrus et les éclats de poterie, les scribes utilisent aussi des formes cursives, adaptées à une main plus rapide. Elles sont tracées au pinceau de jonc, puis plus tard au calame. Les comptes, les lettres et les exercices conservés permettront de les retrouver dans « Les écritures du quotidien ».

Voir : Les écritures du quotidien

Sources

  • Alan H. Gardiner, Egyptian Grammar, Oxford, Griffith Institute, 1927 (3e éd. 1957).
  • Pierre Grandet et Bernard Mathieu, Cours d’égyptien hiéroglyphique, Paris, Khéops, 1990 (nouvelle édition revue).
  • Michel Malaise et Jean Winand, Grammaire raisonnée de l’égyptien classique, Liège, Aegyptiaca Leodiensia 6, 1999.
  • James P. Allen, Middle Egyptian. An Introduction to the Language and Culture of Hieroglyphs, Cambridge University Press, 3e éd. 2014.
  • Orly Goldwasser, From Icon to Metaphor. Studies in the Semiotics of the Hieroglyphs, Fribourg et Göttingen, OBO 142, 1995.

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