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Les écritures du quotidien

Les écritures du quotidien

Les comptes, les lettres et les exercices conservés ne ressemblent guère aux inscriptions des temples. Ils sont écrits sur papyrus, éclats de calcaire ou tessons. Le geste abrège les formes et lie certains signes. Le hiératique, puis le démotique, donnent ainsi accès à des documents dont la préparation ne demandait pas le travail d’une paroi gravée.

Les hiéroglyphes, le hiératique et le démotique ont coexisté pendant de longues périodes. Le tableau donne leurs principaux domaines d’emploi ; les limites chronologiques restent des repères, car les usages changent selon les lieux et les milieux.

Écriture Période Région Usages principaux Supports
Hiéroglyphes vers 3200 av. J.-C. – 394 apr. J.-C. toute l’Égypte monuments, textes sacrés, objets de prestige pierre, bois, parois peintes
Hiératique vers 3000 av. J.-C. – IIIe s. apr. J.-C. toute l’Égypte administration, lettres, littérature, puis textes religieux papyrus, ostraca, tablettes
Hiératique anormal vers 722 – 535 av. J.-C. Haute-Égypte, surtout Thèbes contrats, actes juridiques papyrus
Démotique vers 650 av. J.-C. – 452 apr. J.-C. toute l’Égypte administration, droit, lettres, littérature papyrus, ostraca, pierre

Le hiératique, cursive des scribes

Le hiératique emploie les mêmes principes que les hiéroglyphes, avec des formes simplifiées pour être tracées rapidement. Certaines marques à l’encre sur les jarres en témoignent dès les origines. Les signes peuvent se lier et devenir difficiles à isoler. Le lecteur doit reconnaître les habitudes d’une main aussi bien que les mots écrits.

Le scribe emploie d’abord un jonc dont l’extrémité est préparée en pinceau ; le roseau taillé en pointe apparaît plus tard, à l’époque grecque. Sur sa palette, le noir de carbone sert au texte courant et l’ocre rouge aux titres, aux débuts de section ou aux corrections. On lit de droite à gauche. Les colonnes des documents anciens cèdent progressivement la place aux lignes horizontales, qui s’imposent au Moyen Empire.

Le support dépend du document et des moyens disponibles. Le papyrus est précieux. Pour un exercice, une note ou un brouillon, un tesson de poterie, un éclat de calcaire ou une tablette de bois enduite de plâtre peuvent suffire. Ces ostraca nous ont conservé des écrits auxquels leur modestie donne aujourd’hui un intérêt particulier.

Les papyrus découverts en 2013 au Ouadi el-Jarf par la mission franco-égyptienne de Pierre Tallet datent de la fin du règne de Khéops, vers 2550 av. J.-C. Ce sont les plus anciens papyrus inscrits connus. L’inspecteur Merer y note les journées de transport du calcaire de Toura vers le chantier de la grande pyramide. Le journal permet de suivre une partie de l’organisation du travail que le monument achevé ne montre plus.

Le hiératique donne accès à des domaines très différents : archives du temple funéraire de Néferirkarê à Abousir, récits comme Sinouhé, enseignements du papyrus Prisse, textes médicaux et mathématiques. À Deir el-Médineh, les ostraca portent des comptes, des lettres et des exercices. Après l’essor du démotique, ses emplois se concentrent davantage dans les textes religieux. Le nom grec d’écriture « sacerdotale », employé par Clément d’Alexandrie vers 200 de notre ère, correspond à ce qu’il pouvait alors observer, sans résumer les trois millénaires précédents.

Aquarelle d’un éclat de calcaire et d’un tesson de poterie portant des tracés cursifs noirs et quelques marques rouges.
Évocation des ostraca utilisés pour les notes et les exercices, inspirée de Deir el-Médineh au Nouvel Empire. Les tracés sont illustratifs.

Documents cités : Comment fonctionnent les hiéroglyphes

Le hiératique anormal, cursive de Thèbes

Les contrats de Haute-Égypte, surtout de Thèbes, prennent sous les XXVe et XXVIe dynasties une forme particulièrement abrégée. Les premiers égyptologues l’ont appelée « hiératique anormal », tant ses ligatures et les variations des mains déroutaient leur lecture. Le nom raconte aussi une difficulté moderne devant ces documents.

Cette cursive a coexisté avec le démotique venu du nord avant d’être remplacée par lui. Un document thébain conservé au Caire est daté de 544 av. J.-C. ; une signature de témoin sur un papyrus du Louvre atteste encore son emploi en 535. Ces derniers témoignages permettent de suivre une transition, plutôt que de fixer un jour où tous les scribes auraient changé de manière d’écrire.

Le démotique, écriture d’un royaume

Vers 650 av. J.-C., sous Psammétique Ier, l’administration saïte emploie en Basse-Égypte une cursive qui va se diffuser dans le pays. Le démotique devient une écriture commune, utilisée pendant près de mille ans. Son nom désigne aussi l’état de la langue qu’il note, plus proche des usages parlés que l’égyptien classique des inscriptions savantes.

Hérodote oppose l’écriture « populaire », dêmôtika, à l’écriture sacrée. Les Égyptiens parlent d’« écriture des documents », sš šʿt. Contrats de mariage, de vente ou de location, lettres, textes administratifs et littérature y prennent place. Les contes de Setné Khamouas et l’Enseignement d’Ankhcheshonqy rappellent que ces signes très abrégés portaient aussi des récits.

La pierre de Rosette nous en donne un exemple célèbre : le démotique occupe le registre central du décret de Memphis de 196 av. J.-C. Sous la domination romaine, ses usages reculent devant le grec et se resserrent autour des temples. Le dernier graffito démotique daté connu, à Philae, porte la date du 12 décembre 452. Le copte permettra ensuite de noter la langue égyptienne avec un alphabet différent.

Aquarelle d’un scribe rédigeant un document sur papyrus devant deux personnes dans une cour de l’Égypte ptolémaïque.
Évocation à l’aquarelle de la rédaction d’un contrat en Égypte ptolémaïque, vers 200 av. J.-C. Le démotique sert notamment aux actes de la vie courante.

Une langue, plusieurs mains

À l’époque ptolémaïque, un prêtre pouvait employer des hiéroglyphes pour une inscription, copier un rituel en hiératique et rédiger un contrat en démotique. Les écritures coexistaient, avec des usages différents. Leurs dates d’apparition ne doivent pas laisser penser que chacune a remplacé immédiatement la précédente.

Le démotique possède aujourd’hui un instrument majeur, le Chicago Demotic Dictionary. Les cursives continuent pourtant à résister aux lecteurs, et plus encore aux programmes de reconnaissance automatique : les mains varient, les signes se touchent, les supports sont souvent abîmés. Les chercheurs doivent revenir à chaque document avec ses particularités.

Documents cités : L’intelligence artificielle

Vers le monde des scribes

La main rapide du scribe s’acquiert par la copie, les corrections et la fréquentation des textes. Les exercices sur ostraca permettent de retrouver une part de cet apprentissage. Ils nous conduisent au prochain article, consacré aux scribes et à la Maison de vie.

Voir : Le scribe et la Maison de vie

Sources

  • Georg Möller, Hieratische Paläographie, 3 vol., Leipzig, 1909-1912.
  • Pierre Tallet, Les papyrus de la mer Rouge I. Le « journal de Merer », Le Caire, IFAO, MIFAO 136, 2017.
  • Michel Chauveau, L’Égypte au temps de Cléopâtre, Paris, Hachette, 1997.
  • Ali Hamdy Abu Hamed, étude comparée du hiératique anormal et du démotique ancien, BIFAO 125, 2025, p. 207-234.
  • Janet H. Johnson (dir.), The Demotic Dictionary of the Oriental Institute of the University of Chicago, Chicago, 2001-.

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