1602–1680 | Le copte et les hiéroglyphes à Rome
Je suis Athanasius Kircher, jésuite né dans les terres allemandes au début du XVIIe siècle. Après ma formation religieuse et scientifique, les troubles de la guerre de Trente Ans m’ont conduit à changer plusieurs fois de lieu d’étude. Je me suis finalement établi à Rome, où j’ai enseigné et publié une œuvre considérable. Je m’intéressais aux langues, aux instruments, aux religions et à l’histoire naturelle. L’Égypte ancienne devint l’un des grands objets de ma curiosité, même si je n’ai pas conduit sur ses sites les enquêtes de terrain que feront plus tard d’autres savants. Mon Égypte était surtout celle des manuscrits, des objets transportés en Europe et des obélisques visibles à Rome.
Dans les bibliothèques romaines, j’ai étudié des textes coptes, langue héritière des dernières formes de l’égyptien ancien et écrite principalement au moyen de l’alphabet grec enrichi de signes supplémentaires. J’ai utilisé aussi des matériaux arabes et des travaux antérieurs. Le savoir conservé par les communautés chrétiennes d’Égypte était indispensable à cette enquête ; il ne naissait pas dans mon cabinet. Les manuscrits, les copistes et les lettrés qui les avaient transmis formaient une chaîne de connaissances que mes publications rendaient plus accessible aux lecteurs européens. J’aurais dû mieux faire voir, à chaque page, cette continuité et les personnes dont je dépendais.
En 1636, j’ai publié le Prodromus Coptus, puis en 1643 la Lingua Aegyptiaca restituta. J’y ai présenté le copte comme une voie pour approcher la langue de l’Égypte ancienne. Cette intuition était importante. Le copte a effectivement joué un rôle décisif dans les recherches qui conduiront au déchiffrement des hiéroglyphes au XIXe siècle. Cependant, mettre une langue à disposition des savants n’équivaut pas à comprendre toutes les inscriptions monumentales. J’ai parfois mêlé observations justes, rapprochements incertains et interprétations qui dépassaient les preuves. Il faut donc distinguer la fécondité de mon intérêt pour le copte de la validité de chacune de mes propositions.
À Rome, les obélisques venus d’Égypte offraient aux visiteurs un spectacle de signes gravés. J’ai tenté de les copier et de les expliquer. Leurs colonnes d’images me semblaient renfermer une sagesse religieuse et philosophique profonde. Je pensais que chaque signe pouvait contenir une idée complexe, parfois une chaîne entière de notions. Ce présupposé a dirigé mes lectures. Je ne possédais ni la clé phonétique ni les comparaisons suffisantes pour traduire les textes égyptiens. L’attrait de mes explications tenait à leur ampleur et à leur érudition, mais leur assurance dépassait ce que les inscriptions permettaient réellement de conclure.
J’ai donné à cette ambition une forme monumentale dans Oedipus Aegyptiacus, publié dans les années 1650. Le titre promettait de résoudre une énigme ancienne. J’y rapprochais l’Égypte de nombreuses traditions religieuses et intellectuelles. Ce vaste réseau de correspondances fascinait mes contemporains et rendait visibles des objets souvent négligés. Pourtant, mes prétendues traductions des hiéroglyphes ne sont pas des traductions fiables. Elles projettent sur les signes mes attentes mystiques et symboliques. Les études modernes des inscriptions permettent de mesurer cet écart avec précision. Une œuvre peut compter dans l’histoire des questions posées tout en échouant à donner les bonnes réponses.

Je n’ai pas travaillé seul, même si les livres portent principalement mon nom. Les bibliothèques et les milieux religieux de Rome étaient des lieux de circulation de manuscrits, de dessins et d’avis. Des détenteurs et lecteurs de textes coptes et arabes avaient préservé la matière que je cherchais à ordonner. Les artistes et graveurs de mes ouvrages ont également influencé la façon dont l’Égypte apparut à mes lecteurs. Je ne peux attribuer sans preuve un dialogue précis à un collaborateur particulier. Mais effacer les réseaux de transmission derrière la figure d’un unique déchiffreur déformerait mon parcours et l’histoire même de ces savoirs.
Mes images et mes interprétations ont circulé largement dans l’Europe savante. Elles ont encouragé la collecte d’objets, l’attention aux obélisques et le désir de comparer les langues. Elles ont aussi propagé des erreurs tenaces. Le lecteur qui ouvre aujourd’hui mes volumes doit s’interroger sur la provenance des pièces reproduites, sur l’exactitude des copies et sur la différence entre observation et conjecture. Certaines gravures ont une valeur documentaire ; leurs légendes interprétatives demandent une critique indépendante. Mon érudition ne m’exemptait pas de cette exigence, et le nombre de langues citées ne transformait pas une hypothèse en preuve.
Je suis mort à Rome en 1680. Mon œuvre a ensuite pris une place paradoxale dans l’histoire de l’égyptologie. Le lien que j’avais établi entre copte et égyptien ancien demeurait prometteur ; ma lecture allégorique des hiéroglyphes faisait obstacle à leur compréhension. Il fallut d’autres documents, d’autres comparaisons et une attention aux valeurs sonores des signes pour avancer. La pierre de Rosette et les travaux de Young puis de Champollion appartiennent à un autre moment, bien après moi. Les évoquer ne doit ni effacer mes essais ni me créditer de leur résultat. L’histoire d’une découverte comprend aussi les voies abandonnées et les questions mal posées.

Si je parle en « je », cette voix est une reconstitution fondée sur mes livres et sur leur étude critique. Elle ne doit pas faire de moi le traducteur victorieux d’une écriture que je ne savais pas lire. J’ai contribué à rendre le copte et les monuments égyptiens plus présents dans les débats européens du XVIIe siècle. J’ai aussi montré, sans le vouloir, combien une théorie séduisante peut éloigner du sens d’un texte. Les manuscrits préservés par les Égyptiens, les inscriptions elles-mêmes et la critique moderne permettent de lire mon parcours avec justesse : curiosité immense, apport linguistique réel et erreurs de déchiffrement tout aussi réelles.
Récit reconstitué à la première personne à partir des sources citées. Les aquarelles sont des évocations contemporaines, non des documents d'époque ni des témoignages sur des rencontres précises.
