1704–1765 | Décrire l'Égypte du XVIIIe siècle
Je suis Richard Pococke, né en Angleterre en 1704. Ma formation à Oxford et ma carrière dans l’Église anglicane n’ont pas étouffé mon goût du voyage. Je voulais voir les lieux dont parlaient les textes anciens et décrire ce qu’un visiteur pouvait réellement observer. Au XVIIIe siècle, les récits européens sur l’Égypte circulaient depuis longtemps ; les habitants du pays, eux, vivaient au contact des monuments et possédaient leurs propres connaissances. Mon arrivée n’a rien fait apparaître pour la première fois. Elle m’a donné l’occasion de confronter des lectures à des paysages, puis de publier pour un public éloigné des descriptions et des images.
Après des déplacements en Europe, j’entrepris un grand voyage vers la Méditerranée orientale. J’arrivai à Alexandrie en 1737 et séjournai en Égypte durant plusieurs périodes de mon itinéraire. Il fallait organiser les passages, trouver des embarcations et s’informer auprès de personnes capables de guider un étranger. Les déplacements sur le Nil reposaient sur le travail de marins et de bateliers égyptiens. Les guides connaissaient les lieux et les conditions d’accès aux ruines. Mes notes ne permettent pas de nommer tous ceux qui contribuèrent à ce parcours, mais sans eux mon enquête aurait été beaucoup plus pauvre. Leur rôle doit rester visible derrière les pages publiées sous mon nom.
Je commençai par observer les villes et les monuments du delta et de la région du Caire. L’Égypte vivante comptait autant que les ruines : ses voies d’eau, ses cultures, ses marchés et ses pratiques sociales formaient le cadre dans lequel les vestiges étaient vus. Je notai pourtant des impressions qui appartiennent à mon regard de visiteur britannique du XVIIIe siècle. Elles ne sont pas un portrait neutre de la société égyptienne. Une description peut enregistrer un détail utile tout en portant les préjugés de son auteur. Lire mon voyage aujourd’hui suppose de distinguer les observations matérielles des jugements que mon époque m’avait appris à formuler.
Je remontai le Nil vers la Haute-Égypte et atteignis notamment Dendéra au début de 1738. Devant les colonnes et les reliefs, je cherchais à décrire l’architecture, les dimensions et l’état des édifices. Je ne pouvais pas lire les hiéroglyphes comme le feront les égyptologues plus tard. Les rapprochements avec les auteurs classiques me servaient de guide, mais pouvaient aussi conduire à des identifications fragiles. Mes dessins et ceux produits pour le livre tentaient de fixer des formes visibles plutôt que de résoudre toutes les questions historiques. Ils ont une valeur, à condition de ne pas prendre une gravure interprétée pour une photographie exacte.
Les paysages traversés m’obligeaient à voir que les antiquités ne formaient pas un musée séparé du pays. Des communautés habitaient près des temples, utilisaient des chemins anciens et donnaient aux lieux des noms actuels. Il arrivait que des pierres soient réemployées et que les bâtiments aient changé de fonction. Mon texte cherchait à noter ces relations, mais il privilégiait souvent ce qui retenait un lecteur européen : un obélisque, une colonnade, une statue. Cette sélection fait partie de l’histoire du voyage. Elle explique pourquoi il faut compléter mes pages par des sources égyptiennes et par les enquêtes archéologiques menées ensuite sur les mêmes sites.

À mon retour, j’ai composé A Description of the East, and Some Other Countries. Le premier volume, consacré aux observations sur l’Égypte, parut en 1743 ; d’autres parties suivirent. L’ouvrage était richement illustré et offrait une suite de descriptions qui permettaient de comparer les sites. Son existence dépendait aussi du travail des dessinateurs, des graveurs, des imprimeurs et des personnes ayant transporté mes notes. Publier ne consistait pas à déposer directement le paysage sur le papier : les croquis furent sélectionnés, traduits en planches et organisés en chapitres. Chacune de ces étapes pouvait améliorer la lisibilité ou éloigner une image de ce que j’avais vu.
Mes lecteurs pouvaient, grâce au livre, situer des monuments et imaginer une progression le long du fleuve. Certains récits antérieurs avaient déjà évoqué ces lieux, et des voyageurs contemporains travaillaient eux aussi à les représenter. Je n’étais ni le premier ni l’unique témoin de l’Égypte ancienne à mon époque. Mon apport réside dans l’ampleur de l’itinéraire publié et dans l’association de descriptions, de plans et de vues. Les comparaisons modernes montrent parfois des erreurs de proportion ou de nom. Elles n’annulent pas le fait que mes pages conservent des informations sur l’apparence de certains sites au XVIIIe siècle.
J’ai poursuivi mes voyages et ma carrière ecclésiastique après la publication. J’ai occupé des fonctions importantes en Irlande et suis mort en 1765. La suite de ma vie ne change pas la nature de mes observations égyptiennes : elles restent celles d’un voyageur instruit, formé avant le déchiffrement, utilisant les moyens de son temps. Elles n’autorisent ni récit de découverte solitaire ni certitude sur ce que signifiait chaque inscription. Les recherches postérieures ont apporté de nouvelles lectures, mais peuvent encore consulter mes planches pour étudier l’histoire matérielle et la réception des monuments.

Ce « je » est une reconstitution fondée sur mon livre et sur les travaux cités, sans citation ou scène privée inventée. Je souhaite être lu comme un témoin situé, capable d’attention mais aussi de méprises. Les temples appartenaient aux Égyptiens qui les avaient construits ; les habitants, bateliers et guides du XVIIIe siècle contribuèrent à rendre mon voyage possible ; les artisans du livre rendirent mes notes accessibles. Mon rôle fut de décrire, dessiner et diffuser un ensemble de lieux à une date précise. Pour comprendre l’Égypte ancienne, il faut confronter ces pages aux inscriptions, aux fouilles et aux voix que mon ouvrage a trop peu nommées.
Récit reconstitué à la première personne à partir des sources citées. Les aquarelles sont des évocations contemporaines, non des documents d'époque ni des témoignages sur des rencontres individuelles précises.
