1602–1652 | Mesurer la grande pyramide
Je suis John Greaves, né en Angleterre en 1602. Les mathématiques, l’astronomie et les langues anciennes ont orienté mes études à Oxford. Je voulais comprendre les systèmes de mesure employés par les peuples du passé, car une longueur inscrite dans un livre ne suffit pas si l’unité a changé de sens. L’Égypte m’attirait à la fois par ses textes et par la masse visible de ses pyramides. J’appartenais à un monde savant européen qui citait volontiers les auteurs grecs et romains, mais les monuments étaient bien connus des habitants du pays depuis toujours. Je n’allais pas les découvrir ; je voulais les observer et les mesurer avec mes instruments.
En 1637, je partis vers la Méditerranée orientale et voyageai notamment avec l’orientaliste Edward Pococke. Nos itinéraires et nos intérêts se croisaient sans se confondre. Ce déplacement exigeait des contacts, des interprètes et des connaissances locales que les récits de savants européens détaillent trop rarement. En Égypte, les guides et les habitants savaient où se trouvaient les accès et comment circuler autour des monuments. Leur assistance fut une condition pratique de mes observations, même si je ne peux restituer ici leurs noms à partir des sources consultées. Le voyage ne transforma pas une curiosité individuelle en travail solitaire : il la plaça dans un réseau de savoirs et de services.
Je me rendis sur le plateau de Giza à la fin des années 1630. La grande pyramide, aujourd’hui attribuée au roi Khéops, dominait le paysage. Son aspect extérieur ne suffisait pas à répondre à mes questions. Il fallait comparer ses dimensions, examiner ses passages et décrire ses chambres. J’utilisai des mesures et des observations directes, en cherchant à rendre mes résultats contrôlables par ceux qui n’étaient pas sur place. Le terrain imposait cependant des limites : les surfaces étaient irrégulières, certaines parties encombrées ou difficiles d’accès, et les instruments de mon siècle ne permettaient pas la précision des relevés modernes. J’ai dû choisir et interpréter des points de mesure.
À l’intérieur, la succession des passages et de la grande galerie me donna une image bien différente des récits merveilleux que l’on répétait en Europe. Je relevai les proportions de plusieurs espaces et m’intéressai à la chambre contenant le coffre de pierre. Mes descriptions ne doivent pas être prises pour une première entrée dans un lieu inconnu : d’autres voyageurs, et surtout des habitants de la région, y étaient passés avant moi. Mon apport fut de publier un relevé organisé, accompagné d’une coupe qui aidait les lecteurs à comprendre la structure interne. Même ce dessin restait une représentation construite à partir de mesures limitées, non un plan parfait.
J’ai confronté ce que je voyais aux textes disponibles. Les auteurs grecs, notamment Hérodote, occupaient une place dans ma recherche, mais je consultais aussi des écrits arabes. Cette comparaison élargissait l’enquête au-delà d’une seule tradition européenne. Elle ne rendait pas toutes les sources équivalentes ni toutes les affirmations certaines. Une chronique pouvait transmettre une date incertaine, une légende expliquer un monument autrement qu’une mesure. Je cherchais à distinguer observation, citation et hypothèse. J’ai correctement associé la grande pyramide au souverain que les Grecs appelaient Chéops, sans pouvoir lire moi-même les inscriptions égyptiennes qui documentent aujourd’hui cette histoire.

De retour en Angleterre, j’ai organisé mes notes dans Pyramidographia, publié en 1646. Le livre proposait une description précise de Giza, des dimensions, des passages et des chambres, ainsi qu’une réflexion sur les mesures anciennes. Je ne voulais pas seulement nourrir l’étonnement : je souhaitais donner des données dont d’autres pourraient discuter. La publication transforma les observations de terrain en un objet consultable par des lecteurs éloignés. Les graveurs, les imprimeurs et les auteurs que j’avais lus faisaient partie de cette chaîne. La qualité de mes planches donna à l’ouvrage une influence que des chiffres isolés n’auraient probablement pas obtenue.
Mon intérêt pour les unités égyptiennes m’amena à des rapprochements avec les mesures de mon temps. Sur ce point, mes conclusions demandent une prudence particulière. Une ressemblance numérique peut résulter d’un choix d’unité, d’une erreur de relevé ou d’une coïncidence. Les spéculations ultérieures sur des unités mystérieuses prétendument cachées dans la pyramide ne doivent pas être confondues avec toutes mes intentions. Il est plus solide de retenir ma volonté de mesurer que de transformer chaque proportion en message secret. Les dimensions d’un monument sont des faits à établir et à réviser, non des révélations garanties par sa seule ancienneté.
Je suis mort en 1652, quelques années après la parution de Pyramidographia. Mon ouvrage resta une référence pour des visiteurs et des savants, qui ont ensuite corrigé certaines de mes dimensions et amélioré les plans. Cette correction est le cours normal d’une enquête fondée sur des mesures. Elle montre aussi les limites d’une entreprise menée avec les moyens du XVIIe siècle. L’histoire de la grande pyramide ne commence pas avec ma visite : elle appartient aux bâtisseurs égyptiens, aux habitants qui ont vécu près d’elle et aux traditions écrites qui l’ont décrite. Mon livre représente un épisode particulier de cette longue histoire de regards.

La voix qui parle ici est reconstituée à partir de mes écrits et des études citées. Elle ne rapporte ni conversation inventée ni chiffre que je ne puisse justifier. Mon apport majeur fut de substituer à beaucoup de fantaisies une description fondée sur l’observation et une représentation mesurée de l’intérieur de la grande pyramide. Mon tort serait de laisser croire que cette représentation était définitive ou qu’elle appartenait à un seul homme. Les savoirs locaux, les textes arabes et classiques, le travail du livre et les relevés ultérieurs participent ensemble à une compréhension plus exacte de Giza.
Récit reconstitué à la première personne à partir des sources citées. Les aquarelles sont des évocations contemporaines et ne documentent pas des échanges individuels précis.
