1364–1442 | Historien et topographe du Caire
Je suis Taqī al-Dīn Aḥmad al-Maqrīzī, né au Caire en 1364. La ville où j’ai grandi appartenait au sultanat mamelouk, avec ses marchés, ses institutions religieuses, ses quartiers et ses monuments plus anciens que les pouvoirs de mon temps. Mon intérêt pour l’histoire de l’Égypte est né dans cet environnement vivant. J’ai étudié les sciences religieuses et fréquenté les milieux savants, puis occupé des charges d’enseignement et d’administration. Ces activités m’ont donné accès aux hommes, aux livres et aux lieux dont j’allais faire la matière de mes ouvrages. Je n’étais ni archéologue ni déchiffreur des hiéroglyphes : mon enquête relevait de l’histoire et de la topographie.
Je me suis formé auprès de maîtres et ai lu des chroniques antérieures. Ibn Khaldūn, dont j’ai connu l’enseignement, m’a marqué par sa façon d’interroger le passé des sociétés. Le Caire était alors un centre de copie, de discussion et de transmission des livres. Mes informations provenaient de cette communauté de travail autant que de mes propres observations. Les copistes, les témoins, les juristes et les habitants qui connaissaient les quartiers ont contribué, directement ou indirectement, à ce que je pouvais écrire. Leurs noms ne sont pas toujours conservés. Reconnaître cette dette évite de présenter mon œuvre comme le produit d’un regard isolé et omniscient.
J’ai consacré mon grand ouvrage topographique, connu sous le nom de Khitat, à l’Égypte et surtout au Caire. J’y ai décrit l’emplacement, l’histoire et les transformations de nombreux édifices, rues, marchés et institutions. Une ville se lit comme un palimpseste : un monument peut changer de fonction, un quartier de nom et une rue de tracé. J’ai réuni des récits anciens, des documents et des observations afin de préserver la mémoire de ces changements. Je ne suivais pas partout la même méthode ni les mêmes sources. Le lecteur d’aujourd’hui doit vérifier chaque notice, mais il y trouve des renseignements précieux sur un paysage urbain en constante évolution.
En remontant le temps du Caire, je rencontrais les époques pharaonique, grecque et romaine, puis l’histoire de la conquête arabe et des dynasties islamiques. Les pyramides et d’autres vestiges antiques étaient déjà présents depuis des siècles, connus des habitants et décrits par des auteurs avant moi. Je n’ai donc découvert aucun de ces monuments. J’ai plutôt rassemblé ce que l’on disait de leur ancienneté, de leur construction et de leur sens. Ces récits mêlent parfois souvenirs, légendes et raisonnements savants. Ils éclairent la manière dont les Égyptiens médiévaux regardaient les traces de l’Antiquité, même lorsque leurs explications ne correspondent pas aux résultats de l’égyptologie moderne.
Mon travail exigeait de comparer les versions. Un auteur pouvait donner une date, un autre un nom, un troisième une explication différente. J’ai parfois signalé ces divergences, parfois retenu une tradition sans pouvoir la contrôler. Le passé pharaonique m’était accessible par des voies indirectes ; je ne lisais pas les inscriptions hiéroglyphiques. Là se trouve une limite majeure de ma connaissance, qu’il serait malhonnête de cacher derrière la beauté d’un récit à la première personne. Mon mérite réside dans la collecte et l’organisation de témoignages historiques, non dans une traduction de textes antiques. La fiabilité d’une notice dépend de la nature de son information et de la proximité de sa source.

J’ai également écrit sur les souverains et sur les crises de l’Égypte mamelouke. Les famines, les prix et la monnaie m’intéressaient parce qu’ils révélaient les conditions de vie de la population. Les bâtiments ne suffisent pas à raconter une société ; il faut considérer les métiers, les échanges et les décisions politiques. Mes textes peuvent garder la trace de catastrophes, mais aussi de la manière dont mes contemporains cherchaient à les expliquer. Les historiens modernes discutent mes jugements, mes emprunts et mes choix. Cette critique ne diminue pas l’utilité de mon témoignage : elle aide à lire avec précision ce que j’ai effectivement observé et ce que j’ai reçu d’autrui.
Lorsque j’évoque un lieu antique, je parle aussi de son devenir médiéval. Les matériaux ont pu être déplacés, des édifices transformés, des noms réinterprétés. Cette longue vie des monuments est une histoire en elle-même. Les habitants, les artisans et les autorités ont participé à ces transformations ; ils ne forment pas un décor immobile autour de ruines. Le Khitat permet ainsi d’étudier la réception de l’Égypte ancienne en terre égyptienne, à une époque située bien avant les expéditions européennes modernes. Il rappelle que l’intérêt pour les vestiges du Nil a plusieurs traditions savantes et locales, avec leurs langues, leurs questions et leurs limites.
J’ai vécu jusqu’en 1442, laissant une œuvre abondante que des lecteurs ont copiée et consultée après ma mort. La transmission de mes manuscrits a rendu possible une conversation entre mes pages et celles des générations suivantes. Des erreurs de copie, des variantes et des attributions discutées peuvent toutefois compliquer l’étude de certains passages. Les éditions modernes et les recherches sur les manuscrits aident à restituer mon texte. Elles ne doivent pas faire disparaître le temps de sa composition : je parlais depuis le Caire mamelouk, avec ses savoirs disponibles et ses préoccupations propres, et non depuis une discipline archéologique née beaucoup plus tard.

Si je raconte ici mon parcours en « je », ces paroles sont une reconstitution contemporaine fondée sur les ouvrages et les études cités. Je ne prétends pas avoir conversé avec un constructeur des pyramides, ni avoir résolu toutes les énigmes du passé. Mon apport est d’avoir organisé une mémoire écrite et située de l’Égypte, surtout de sa capitale, en reliant bâtiments, quartiers, institutions et récits. Pour connaître l’Égypte ancienne, mes pages doivent être confrontées aux monuments et aux sources de leur époque. Pour comprendre comment des Égyptiens du XVe siècle pensaient ce passé, elles demeurent un témoin de premier ordre.
Récit reconstitué à la première personne à partir des sources citées. Aucun portrait authentifié n'étant utilisé, les aquarelles mettent en avant le travail et les lieux. Elles sont des évocations contemporaines, non des documents d'époque.
