Les obélisques de Nectanébo II

Deux petits obélisques noirs servent de seuil à une mosquée de la citadelle. Les savants les emportent vers Paris ; la guerre les envoie à Londres.

Les quatre faces de chacun des deux obélisques de Nectanébo II, avec un rendu de siltite noire polie et les hiéroglyphes en relief.
Les deux obélisques trouvés au Caire, chacun relevé sur ses quatre faces. Description de l’Égypte, Antiquités V, pl. 21 et 22. Mise en couleur numérique évoquant la siltite noire polie.
Au Caire, l’Antiquité se cache souvent dans les murs de la ville. Deux petits obélisques de pierre noire, remployés dans la citadelle, ont ainsi traversé les siècles avant de devenir l’un des enjeux de la fin de l’expédition.

Dans les textes de la Description

Jomard ouvre par eux sa description des antiquités du Kaire : « Deux petits obélisques égyptiens en basalte noir avaient été trouvés au château du Kaire, où ils servaient de seuil à une mosquée (probablement celle de Qalaoun) ; on les transporta au palais de l’Institut d’Égypte. » Leur voyage ne fait que commencer : « ils furent envoyés plus tard à Alexandrie, au moment du départ des membres de la Commission des sciences, et embarqués pour être conduits à Paris. Mais le sort de la guerre les mit en la possession de l’armée anglaise ; aujourd’hui ils sont au nombre des ornemens du musée de Londres. » Ce que retient Jomard, c’est le ciseau du sculpteur : « Les figures d’oiseaux, tels que l’ibis, l’épervier, l’oie, et encore celles du céraste et de l’abeille, sont si correctement tracées, et taillées si parfaitement, qu’on doit les regarder […] comme des modèles de la sculpture en relief dans le creux. » Les savants en prennent des empreintes « en cire, en soufre et en plâtre » pour guider les graveurs. Dans son étude des mesures égyptiennes, Jomard revient sur l’un de ces oiseaux, relevé « sur un obélisque en trapp, venant du Kaire » : « il y a une figure d’ibis qui est digne d’être étudiée pour la finesse des galbes et pour la pureté des contours. » L’usage de ces aiguilles reste pour lui une énigme. Les sommets sont brisés et « la hauteur totale pouvait être de 4m ». Trop petites, pense-t-il, pour se dresser devant un temple : « on est conduit à admettre, comme assez probable, qu’elles servaient à décorer des intérieurs, qu’on les plaçait dans des vestibules ou au fond des portiques. » L’explication des planches ajoute un regret : « On regrette que ces monumens aient été privés de leur sommité, qui étoit probablement en forme de pyramidion. » Pour le second, gravé sur la planche 22, elle se veut rassurante : « Il ne manque probablement aucun signe au-delà de l’épervier dont on voit le reste au haut de la fig. 1. »

Description de l’Égypte (1809-1829), T. IX, chap. XX, sect. I, § I (Jomard) ; T. VII, chap. V, § I (Jomard) ; T. X, explication des planches de Babylone et environs, pl. 21 et 22.

Deux siècles plus tard

Les signes que Jomard admirait sans pouvoir les lire nomment aujourd’hui leur auteur. Les cartouches sont ceux de Nectanébo II, dernier pharaon d’origine égyptienne, qui règne vers 360-343 av. J.-C. sous la XXXe dynastie : son nom de couronnement, Senedjemibrê, et son nom de naissance, Nakhthorheb, suivent les titres de « roi de Haute et de Basse-Égypte » et de « fils de Rê ». L’ibis qui fascinait Jomard n’est pas un simple ornement : c’est l’image de Thot, le dieu auquel le roi dédie les deux monuments.

La pierre n’est pas du basalte, mais une siltite noire au grain très fin. Les deux fûts mesurent aujourd’hui environ 2,80 m et 2,60 m ; complets, ils devaient approcher 5,50 m. Jomard se trompait sur leur usage : dressés par paire, ils encadraient l’entrée d’un sanctuaire du dieu.

Reste à savoir lequel. La dédicace nomme Thot « seigneur d’Hermopolis », et l’on a souvent pensé au grand sanctuaire de Moyenne-Égypte, dont les savants ont décrit le portique de Thot. Le British Museum situe plutôt le temple en Basse-Égypte : une note ancienne de ses registres rapporte qu’on les aurait tirés au XVIIIe siècle des ruines d’une ville du Delta pour les placer devant une mosquée du Caire. L’égyptologue Dagmar Budde a consacré en 2002 une étude à une épithète de Thot et à un hiéroglyphe rare gravés sur l’un d’eux ; ces détails du texte comptent parmi les indices de l’enquête, qui n’est pas close.

On peut désigner les deux pierres par leurs premiers témoins européens. Le voyageur anglais Richard Pococke voit l’obélisque de Pococke en 1737, remployé comme appui de fenêtre dans la citadelle ; le mathématicien Carsten Niebuhr signale l’obélisque de Niebuhr en 1762, au même endroit. La planche 22 montre le premier, la planche 21 le second. Une question reste ouverte : sur la planche 22, les textes jumeaux occupent des faces que la légende dit voisines, alors que, sur la pierre, ce sont les faces opposées qui porteraient le même texte.

Livrés aux Britanniques en 1801 avec la pierre de Rosette, les deux obélisques entrent au British Museum en 1802, offerts par George III. Ils se font d’ordinaire face dans la Great Court. Le sommet de l’obélisque de Niebuhr a été identifié au Musée égyptien du Caire. Celui de Pococke voyage : il est exposé jusqu’au 10 janvier 2027 au Chimei Museum de Tainan, à Taïwan.

Sources

Textes anciens

  • Description de l’Égypte, Antiquités-Descriptions, T. IX, chap. XX, « Description des antiquités de la ville et de la province du Kaire », sect. I, § I, « Obélisques » (Jomard).
  • Description de l’Égypte, Antiquités-Mémoires, T. VII, chap. V, § I, « De la stature égyptienne, et des échelles dont se servaient les sculpteurs égyptiens » (Jomard).
  • Description de l’Égypte, T. X, explication des planches, Babylone et environs, pl. 21 et 22.
  • Illustration : Description de l’Égypte, Antiquités V, pl. 21 (obélisque de Niebuhr) et pl. 22 (obélisque de Pococke), réunies ; mise en couleur numérique évoquant la siltite noire polie.

Recherches actuelles

  • British Museum, obélisque de Pococke, numéro d’inventaire EA 523 : description, dimensions, provenance (note de Samuel Birch), bibliographie, historique des expositions.
  • British Museum, obélisque de Niebuhr, numéro d’inventaire EA 524.
  • British Museum, « Black siltstone obelisks of Nectanebo II » : relevés de l’expédition, traité d’Alexandrie (1801), fragment supérieur d’EA 524 au Musée égyptien du Caire.
  • British Museum, notice publiée sur Google Arts & Culture : hauteur restituée, observations de R. Pococke (1737) et C. Niebuhr (1762).
  • D. Budde, « Das „Haus-der-Vogelfalle“, Thot und eine seltsame Hieroglyphe auf einem Obelisken Nektanebos’ II. (BM EA 523) », Göttinger Miszellen 191, 2002, p. 19-25 (Propylaeum-DOK, Heidelberg).
  • N. Strudwick, Masterpieces of Ancient Egypt, Londres, British Museum Press, 2006, p. 286-287.
  • B. Porter, R. Moss, Topographical Bibliography of Ancient Egyptian Hieroglyphic Texts, IV, p. 73 et 168.
  • Obelisks.org, « Three Obelisks in the British Museum » : photographies des quatre faces et répartition des textes.
  • Exposition Pharaoh: King of Egypt, Chimei Museum, Tainan, 29 janvier 2026-10 janvier 2027, d’après la fiche EA 523 du British Museum.
Partie « Deux siècles plus tard » : synthèse de l’état actuel des connaissances. Sources consultées et connaissances présentées : 4 novembre 2026.