Qasr Qaroun, le « palais cornu »

Un temple massif au bord du désert, une chambre secrète et une voix qui résonne : la découverte de Jomard à Qasr Qaroun.

Vue du temple de Qasr Qaroun.
Vue du temple de Qasr Qaroun. Description de l’Égypte, Antiquités IV, pl. 69, fig. 2. Mise en couleur illustrative réalisée avec l’IA, sans valeur de fac-similé.

Dans les textes de la Description

Pour atteindre le temple, il faut quitter les cultures. « On traverse d’abord un ravin, et, au bout de cinq quarts d’heure de marche dans un terrain peu cultivé, l’on entre dans un désert sablonneux qui va se terminer vers la droite au Birket-Qeroun. » Le sable cache une ville : « on rencontre dans cette grande plaine, aujourd’hui sablonneuse, beaucoup de fragmens de granit travaillé, de briques et de poteries. »

Le bâtiment est compact, presque massif : 28,6 m sur 18,8, quarante-deux assises de pierre égales, « couronné par une corniche creusée en gorge ». L’intérieur est à demi comble : « l’encombrement est général, et jusque dans les pièces les plus retirées ». Au fond, le sanctuaire, avec le disque ailé et une frise de cobras, où l’on reconnaît « l’image du bœuf Apis ».

C’est là que Jomard fait sa découverte. Dans une fausse porte, il repère un trou au plafond : « je suis monté par ce trou, et me suis trouvé dans une cinquième pièce, qui n’avait pas été visitée par Paul Lucas, Granger ni Pococke […] Cette chambre, d’une obscurité complète, est parfaitement fermée de toutes parts ; étant presque aussi haute que les autres pièces et beaucoup plus petite, elle est extrêmement sonore. » Au sol, deux trappes fermées par des pierres mènent à un caveau « propre à contenir un homme : étant debout, cet homme aurait la tête juste hors de l’ouverture, et placée dans la chambre mystérieuse ».

Il imagine un oracle : « Quand le dieu du temple était consulté, un prêtre chargé de cet office pénétrait dans le caveau, levait la pierre, et sa voix, répondant dans un espace hermétiquement fermé, retentissait avec force dans le sanctuaire. » Et il fait l’expérience : « M’étant placé dans cette salle haute pendant que mes compagnons de voyage étaient dans le sanctuaire, j’articulai quelques paroles, et ils crurent entendre plusieurs voix réunies et retentissantes. »

Les habitants, eux, cherchent de l’or : une grande pierre du sanctuaire « a été attaquée plus d’une fois ». Leur nom pour le temple porte une légende. Qasr-Qeroun « signifie le palais cornu », à cause des angles saillants de sa corniche. Mais on dit aussi Qasr Qâroun, « palais de Caron », « à cause d’une fable des Arabes reçue dans le pays » : un certain Caron aurait fait fortune en taxant les familles qui faisaient traverser le lac à leurs morts. Jomard l’écarte : ce bâtiment « n’a jamais été un palais ».

Description de l’Égypte (1809-1829), T. IV, chap. XVII, sect. II (Jomard).

Deux siècles plus tard

Qasr Qaroun est le temple de l’ancienne Dionysias, une ville fondée par les Ptolémées à l’extrémité occidentale du Fayoum, au départ de la piste caravanière vers l’oasis de Bahariya. Bâti à la fin de l’époque ptolémaïque, il est dédié à Sobek, le dieu crocodile très vénéré dans tout le Fayoum. Il est l’un des temples les mieux conservés de la région, avec ses escaliers intérieurs qui mènent jusqu’au toit.

Les salles cachées décrites par Jomard existent bien : ce sont des cryptes et des chambres secrètes, comme en possèdent beaucoup de temples tardifs, où l’on rangeait les objets de culte. L’hypothèse d’un dispositif d’oracle reste discutée ; les oracles parlants sont toutefois bien attestés dans l’Égypte gréco-romaine, et l’expérience acoustique de Jomard demeure un joli moment de l’archéologie.

La ville de Dionysias a été fouillée par une mission franco-suisse dans les années 1948- 1950. Elle a révélé des maisons, des bains et, à quelques centaines de mètres, un camp militaire romain de l’époque de Dioclétien, qui gardait la route du désert.

Le nom de Qaroun renvoie à Coré (Qaroun dans le Coran), le personnage biblique démesurément riche englouti par la terre : la légende locale de l’homme enrichi aux dépens des morts en est un écho. Le lac voisin porte d’ailleurs le même nom.

Aujourd’hui, le temple se visite. Selon une tradition récente, le soleil du solstice d’hiver pénètre jusqu’au sanctuaire le 21 décembre, ce qui attire chaque année des visiteurs.

Sources

Textes anciens

  • Description de l’Égypte, Antiquités-Descriptions, T. IV, chap. XVII, sect. II (Jomard).
  • Illustration : Description de l’Égypte, Antiquités IV, pl. 69, fig. 2.

Partie « Deux siècles plus tard » : synthèse de l’état actuel des connaissances. Sources consultées et connaissances présentées : 31 octobre 2026.