Le lac Mœris, mer intérieure d’Hérodote

Le lac d’Hérodote était-il creusé de main d’homme ? Jomard va mesurer ce qu’il en reste.

Le temple de Qasr Qaroun, avec le lac à l’arrière-plan.
Le temple de Qasr Qaroun, avec le lac à l’arrière-plan. Description de l’Égypte, Antiquités IV, pl. 69, fig. 1. Mise en couleur illustrative réalisée avec l’IA, sans valeur de fac-similé.

Dans les textes de la Description

Le lac Mœris est l’une des merveilles des Anciens. « L’histoire ancienne retentit des éloges prodigués au roi Mœris pour avoir creusé un réservoir immense, qui recevait dans son sein les eaux surabondantes de l’inondation, tandis que leur trop long séjour sur les terres eût empêché de les ensemencer dans la saison convenable […] ; ce lac devait aussi fournir, par des canaux, de quoi arroser les terres voisines, quand la crue du fleuve avait été trop faible. »

Jomard va voir le lac qui en reste, le Birket-Qeroun, en février 1799. Il suit un ravin jusqu’à la rive : « il est bordé de roseaux ; la terre y est inculte et couverte de soudes. […] Les bords du lac y sont presque de niveau avec le sol environnant, et couverts au loin d’une croûte saline très-blanche. »

La rive est un piège. « En-dedans de la pointe dont j’ai parlé, et derrière la dune de sable, le sol tremble sous les pieds ; la croûte saline cède sous le poids du corps ; et si l’on avance davantage, on court risque d’enfoncer entièrement. » Les guides avaient prévenu. « Mais nous avions le dessein de faire le tour du lac, et nous nous approchâmes : bientôt on fut obligé de s’arrêter ; les chameaux enfonçaient jusqu’au ventre, et ne pouvaient se débarrasser qu’avec la plus grande peine. »

Reste l’énigme des dimensions. « Quand on lit dans les anciens que ce lac avait un circuit de trois mille six cents stades, ou de quatre cent cinquante milles, on est porté à soupçonner de l’exagération ou de l’erreur. » Bossuet lui donnait 180 lieues de tour ; Jomard en mesure 28. Il trouve la clé dans les unités : Hérodote, qui s’informait par des interprètes, a pu confondre deux sortes de schènes et « compter, par conséquent, trois mille six cents stades au lieu de dix-huit cents ».

Il explique enfin une phrase qui a « tourmenté tant d’écrivains » : sous Mœris, huit coudées de crue suffisaient à arroser Memphis, contre quinze ou seize au temps d’Hérodote. Le réservoir « s’ouvrait ou se fermait à volonté » et suppléait aux crues faibles. Pour Jomard, le Mœris n’était pas creusé de main d’homme : c’était un bassin naturel, aménagé par des digues et des canaux, dont le Birket-Qeroun n’est que le reste rétréci.

Description de l’Égypte (1809-1829), T. VI, « Mémoire sur le lac de Mœris comparé au lac du Fayoum » (Jomard).

Deux siècles plus tard

Jomard avait raison sur l’essentiel. Le Fayoum est une dépression naturelle du désert libyque, dont le fond descend à plus de 40 m sous le niveau de la mer. Il est alimenté par le Bahr Youssef, un bras du Nil. Le lac actuel, le Birket Qaroun, couvre environ 200 km² ; il est devenu saumâtre, puis salé, parce que l’eau y arrive sans pouvoir en ressortir.

Le nom de « Mœris » viendrait de l’égyptien mer-wer, « le grand lac », ou d’un nom d’Amenemhat III, le roi qui a le plus aménagé la région au XIXe siècle av. J.-C. Les rois de la XIIe dynastie ont régulé l’arrivée de l’eau par des digues, comme celle d’El-Lahoun, et gagné des terres sur les marais. Sous les Ptolémées, au IIIe siècle av. J.-C., le niveau du lac a été volontairement abaissé pour installer des colons grecs sur les terres dégagées ; des villes comme Karanis et Dionysias sont nées ainsi.

Le lac d’Hérodote était donc bien plus vaste que celui que Jomard a vu, sans atteindre les chiffres anciens. Les deux pyramides au milieu du lac, surmontées de statues, évoquées par Hérodote, sont identifiées aux socles de Biahmou, où trônaient deux colosses assis d’Amenemhat III, à l’époque au bord de l’eau ; il n’en reste que les bases.

Aujourd’hui, le Birket Qaroun est une réserve naturelle protégée, haut lieu d’observation des oiseaux migrateurs. Il souffre de la pollution agricole et de la hausse de sa salinité. À l’ouest, la vallée des Baleines (Wadi al-Hitan), inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO, conserve des squelettes de baleines fossiles de 40 millions d’années, souvenir d’une mer bien plus ancienne.

Sources

Textes anciens

  • Description de l’Égypte, Antiquités-Descriptions, T. VI, « Mémoire sur le lac de Mœris comparé au lac du Fayoum » (Jomard).
  • Illustration : Description de l’Égypte, Antiquités IV, pl. 69, fig. 1.

Partie « Deux siècles plus tard » : synthèse de l’état actuel des connaissances. Sources consultées et connaissances présentées : 31 octobre 2026.