Aquarelle évoquant la longue digue du haut barrage d’Assouan, entre le lac Nasser et le Nil en aval.
Le haut barrage d’Assouan retient les eaux du lac Nasser derrière une vaste digue de roche et de terre. Évocation artistique du paysage de l’ouvrage.

Au sud d’Assouan, une digue de roche et d’argile barre la vallée d’une rive à l’autre. Vue de la route qui la parcourt, elle ressemble à une colline allongée plus qu’à un ouvrage d’art. C’est pourtant l’un des chantiers majeurs du XXe siècle. Le Sadd al-Ali, « le haut barrage », a arrêté un phénomène qui rythmait la vie égyptienne depuis la préhistoire : la crue d’été du Nil. En amont s’étend le lac Nasser, long d’environ 500 kilomètres. En aval commence une Égypte qui ne dépend plus du bon vouloir du fleuve.

Un premier barrage, puis un projet national

Assouan n’en était pas à son premier barrage. Les ingénieurs britanniques y avaient construit entre 1898 et 1902 un ouvrage-réservoir en granite, surélevé à deux reprises, en 1907-1912 puis en 1929-1933. Il retenait une partie des eaux de fin de crue pour prolonger l’irrigation, mais sa capacité restait limitée à quelques milliards de mètres cubes. Une crue trop faible signifiait toujours la disette ; une crue trop forte, l’inondation des villages.

Après la révolution de 1952, le nouveau pouvoir fait d’un grand barrage le symbole de l’indépendance économique. En juillet 1956, les États-Unis, le Royaume-Uni et la Banque mondiale retirent leur offre de financement. Quelques jours plus tard, le 26 juillet, Gamal Abdel Nasser nationalise la compagnie du canal de Suez et annonce que ses revenus paieront le barrage. L’Union soviétique apporte ensuite crédits, ingénieurs et machines. Les travaux commencent le 9 janvier 1960.

Onze années de chantier

Le chantier mobilise des dizaines de milliers d’ouvriers. En 1964, le Nil est détourné par un canal creusé dans la rive orientale, et le lit du fleuve est fermé. L’ouvrage est achevé en 1970 ; Nasser meurt en septembre de la même année, et c’est Anouar el-Sadate qui l’inaugure le 15 janvier 1971.

Les chiffres donnent la mesure du projet. La digue atteint 111 mètres de haut pour environ 3 800 mètres de long. Sa base, large de près d’un kilomètre, est faite d’un noyau d’argile enveloppé de blocs de roche et de sable. Le réservoir peut contenir de l’ordre de 160 milliards de mètres cubes d’eau. Douze turbines de 175 mégawatts produisent une électricité qui a longtemps représenté une part majeure de la production nationale. Sur la rive ouest, un monument en forme de fleur de lotus rappelle la coopération égypto-soviétique.

Une arche verte ornée d’inscriptions arabes enjambe la route du haut barrage d’Assouan, où circule un camion.
L’arche monumentale sur la route du haut barrage d’Assouan. © Charles Rossignol

Ce que le barrage a changé

Le premier bénéfice est la maîtrise de l’eau. Le lac joue le rôle d’une réserve pluriannuelle : les années de faible crue en Éthiopie ne se traduisent plus par des famines, comme l’ont montré les sécheresses des années 1980. L’irrigation devient permanente, ce qui permet deux, parfois trois récoltes par an, et de nouvelles terres sont gagnées sur le désert.

Le revers est à la hauteur de l’ouvrage. Le limon, qui fertilisait chaque année les champs, se dépose désormais au fond du lac. Les agriculteurs l’ont remplacé par des engrais. Privé de sédiments, le delta recule face à la Méditerranée, et l’irrigation continue favorise la remontée des sels dans certains sols. Une part importante de l’eau du lac s’évapore sous le soleil de Nubie.

Le coût humain fut considérable. Environ 100 000 Nubiens, en Égypte et au Soudan, durent quitter leurs villages. Beaucoup furent relogés dans la région de Kom Ombo, loin du fleuve qui structurait leur vie. Le musée de la Nubie d’Assouan conserve la mémoire de ce monde englouti.

Le barrage et les pierres

La montée des eaux menaçait aussi des temples, des forteresses et des nécropoles. Leur sauvetage donna lieu à la campagne internationale de Nubie, qui déplaça Abou Simbel, Philae, Kalabsha ou Wadi es-Sebua. Beaucoup de sites moins spectaculaires n’ont pu qu’être relevés avant d’être noyés.

Visiter le haut barrage, c’est donc lire deux histoires à la fois : celle d’un pays qui s’arrache à l’incertitude de la crue, et celle de paysages qui ont disparu pour cela. Depuis la crête, on voit d’un côté le lac immobile, de l’autre le Nil apaisé qui file vers Assouan. Les saisons du Nil, qui avaient réglé le calendrier des pharaons, ont cessé ici d’exister.