Pierre Tallet se forme à l’histoire puis à l’égyptologie. Ancien élève de l’École normale supérieure, agrégé d’histoire et docteur en égyptologie, il choisit de travailler au plus près des textes et des sites. Ses recherches ne portent pas uniquement sur les grands monuments : elles s’intéressent à l’administration, aux expéditions, aux techniques et à la vie quotidienne. Il participe à plusieurs missions en Égypte, dans les oasis, au Sinaï et dans la vallée du Nil. Son passage aux publications de l’Institut français d’archéologie orientale lui donne aussi l’expérience du temps long nécessaire pour transformer des relevés de terrain en documents utilisables par d’autres chercheurs.
Au début des années 2000, Tallet travaille sur les sites liés aux circulations vers la mer Rouge. À Ayn Soukhna, les galeries creusées dans la roche, les installations et les inscriptions permettent d’étudier des expéditions égyptiennes au-delà de la vallée du Nil. La côte n’est pas une bordure secondaire de l’histoire pharaonique. Elle ouvre des routes vers les ressources minières et les échanges. Pour comprendre ces voyages, il faut réunir la topographie, les vestiges portuaires, les traces d’occupation et les textes laissés par les équipes. Chaque indice a ses limites ; leur association permet de reconstituer des itinéraires plus solides.
Il mène également des recherches dans le Sud-Sinaï sur les zones minières et les inscriptions des expéditions. Les noms et les marques gravés sur les rochers donnent parfois accès à l’organisation des équipes envoyées par l’État. Ils ne disent pas tout des travailleurs ou des populations rencontrées. Tallet les confronte aux autres vestiges et aux publications antérieures. Cette manière de travailler éclaire les moyens concrets des pouvoirs pharaoniques : préparer une mission, transporter du matériel, obtenir des ressources et revenir. Les opérations sont collectives, et les textes conservés ne représentent qu’une petite partie des gestes accomplis.
À partir de 2011, la mission du Ouadi el-Jarf, sur la côte de la mer Rouge, devient un chantier majeur. Des installations portuaires de l’époque de Khéops y sont étudiées par une équipe franco-égyptienne. Les galeries de stockage, les ancres et les vestiges de campement montrent que le pouvoir royal entretenait une infrastructure bien au-delà de Gizeh. Les fouilles exigent l’appui des autorités égyptiennes et le travail de spécialistes de l’architecture, des objets, de la conservation et des inscriptions. La découverte ne se résume pas au moment où un fragment de papyrus apparaît : elle dépend de la protection du site et de l’enregistrement de son contexte.

Les papyrus trouvés au Ouadi el-Jarf comprennent le journal de Merer. Ce responsable d’équipe note des déplacements et des opérations de transport durant le règne de Khéops. Son texte évoque notamment l’acheminement de calcaire depuis Tourah vers la région de la Grande Pyramide. Il donne un aperçu exceptionnel de l’organisation pratique d’un chantier royal. Il ne livre ni un plan complet de construction ni la voix de tous les travailleurs. Son intérêt tient précisément à son caractère administratif ordinaire : dates, trajets et tâches permettent de relier des lieux que les monuments seuls ne suffisaient pas à rapprocher.
Tallet publie les papyrus et les autres fragments avec une attention philologique minutieuse. Lire un journal de bord ancien suppose de reconstituer des morceaux abîmés, de signaler les passages incertains et de comparer les noms de lieux. Les résultats sont discutés avec les collègues qui étudient Gizeh, notamment Mark Lehner. Le lien entre le port de la mer Rouge et la construction des pyramides devient ainsi une question de réseaux et de logistique, pas une formule sensationnelle. Les publications des installations littorales complètent celles des textes et donnent au lecteur les moyens de distinguer ce qui est observé de ce qui est proposé.
Professeur à la Sorbonne, Tallet associe recherche et formation. Ses travaux s’étendent à l’administration de l’Ancien Empire, à l’économie des expéditions et aux inscriptions du désert. Il dirige aussi l’IFAO. Ces responsabilités ne signifient pas que les découvertes du Ouadi el-Jarf lui appartiennent seul. Les partenaires égyptiens, les co-auteurs et les spécialistes de terrain rendent possible l’étude d’un site aussi vaste. Les papyrus ont été conservés et publiés dans un cadre institutionnel qui assure leur consultation future. Leur valeur dépasse le récit d’une seule carrière et rejoint l’histoire de la recherche en Égypte.

La découverte du journal de Merer a changé la manière de raconter le règne de Khéops. Elle rend visibles des équipes qui se déplacent, des responsables qui consignent leurs activités et un fleuve utilisé comme voie de transport. Elle n’autorise pas à reconstituer tous les détails techniques de la Grande Pyramide. Tallet rappelle par sa méthode que l’importance d’un document grandit quand on le replace dans un ensemble de ports, de routes, de carrières et d’archives. Une ligne écrite sur papyrus prend sens avec les vestiges de la côte et les paysages de la vallée.
Le parcours de Pierre Tallet montre ce que l’égyptologie gagne à suivre les chemins reliant les sites plutôt qu’à les étudier isolément. Son apport vient autant de la fouille du port que de l’édition des textes, des questions posées aux installations minières et de la collaboration entre disciplines. Les papyrus du Ouadi el-Jarf donnent un visage administratif à l’Ancien Empire ; ils rappellent aussi que les personnes dont les noms nous sont parvenus travaillaient au sein d’équipes bien plus nombreuses. La recherche poursuit aujourd’hui l’étude de ces traces sans les transformer en certitudes universelles.
Note sur la reconstitution. Ce récit biographique synthétise les sources citées. Les trois dessins sont des reconstitutions artistiques, ni des photographies d’époque ni des portraits documentaires attestant une ressemblance.
