Le sarcophage de Qala’t el-Kabch

Au pied de la mosquée d’Ibn Touloun, un sarcophage de granit noir sert d’abreuvoir et passe pour une fontaine des amants. Les savants le relèvent signe par signe ; la guerre l’envoie à Londres.

Fond d’une cuve de sarcophage en granit noir : une grande figure féminine sculptée de face, les bras tendus à l’horizontale, entourée de bandes d’hiéroglyphes.
Le fond de la cuve : une figure de femme sculptée de face, entre deux bandes d’hiéroglyphes. Description de l’Égypte, Antiquités V, pl. 24, fig. 10. Mise en couleur numérique évoquant le granit noir.
Dans le vieux Caire des Mamelouks, les pierres antiques servent à tout. Sur la rue qui monte à la citadelle, un grand coffre de granit couvert d’hiéroglyphes recueille l’eau pour les bêtes, et les habitants lui prêtent des pouvoirs. C’est l’un des plus beaux exemples du remploi des antiquités dans la ville.

Dans les textes de la Description

Jomard le situe avec précision : « Les Français ont trouvé dans la grande rue de la mosquée de Touloun, montant à la citadelle, un sarcophage en granit noir, qui avait été observé en ce même endroit par Maillet, Pococke, Niebuhr et d’autres voyageurs. Le premier prétend qu’on l’appelait la Fontaine des Amans : on ignore la source de cette dénomination. » Le quartier porte un nom pittoresque : « Le lieu s’appelle Qala’t el-Kabch, le Fort du Mouton ». Tout près, une tourelle ronde est appelée par le peuple « Moustabet Fara’oun, le Siége de Pharaon ». Son origine lui échappe : « On ignore à quelle époque, à quelle occasion ce sarcophage a été apporté au Kaire, de quel lieu on l’a tiré, s’il vient d’Héliopolis ou de Memphis, des Pyramides, ou des hypogées de Babylone et de Troja ; mais on sait mieux quel usage en ont fait les modernes Égyptiens. Ils ont trouvé qu’il formait une excellente auge ou abreuvoir, et ils ont pratiqué à l’un des bouts une ouverture pour vider l’eau. » Ce remploi a laissé sa marque : « l’eau a séjourné long-temps dans l’intérieur ; aidée du temps et du frottement, elle a usé une partie de la sculpture ». La cuve mesure 2,748 m de long. Le décor couvre presque tout le monument, dedans comme dehors. Une frise d’étoiles à cinq pointes couronne les parois, et des processions de figures marchent les unes vers les autres. Jomard, qui ne peut pas lire les signes, y voit les épreuves d’un initié ou de l’âme du défunt. Une image le retient plus que les autres, celle du fond : « C’est une figure de femme sculptée, comme toutes les autres, en relief dans le creux, mais d’une beaucoup plus grande proportion. » Elle est vue de face, ce qui est rare, et chaque bras est remplacé « par une sorte de règle droite qui n’a pas forme humaine ». Quant aux pieds, l’artiste les a tournés de profil, « en les écartant à 180º l’un de l’autre, à peu près comme dans la position forcée qu’un maître de danse fait prendre à son élève ». Après l’Institut d’Égypte et Alexandrie, le sarcophage suit le sort des autres antiquités de la Commission : « à l’époque du départ de l’armée française, il tomba aux mains des Anglais ». L’explication des planches 24 et 25 justifie un choix de gravure : on a jugé « préférable de publier ce monument au trait, au lieu de l’ombrer ; ce qui aurait ôté de la pureté aux hiéroglyphes ». Elle ajoute qu’il « a été moulé tout entier en soufre, par les soins de M. Jomard, sur l’original », pour en tirer une copie destinée à l’un des musées du roi.

Description de l’Égypte (1809-1829), T. IX, chap. XX, sect. I, § III (Jomard) ; T. X, explication des planches de Babylone et environs, pl. 24 et 25.

Deux siècles plus tard

Les hiéroglyphes que Jomard copiait sans les comprendre donnent aujourd’hui le nom du défunt : Hapmen, haut fonctionnaire du Trésor sous la XXVIe dynastie, vers 600 av. J.-C. Le sarcophage est exposé au British Museum sous le numéro EA 23, dans la galerie de sculpture égyptienne. Ses 2,744 m de long concordent avec les 2,748 m relevés par l’expédition. Le musée le décrit en granit gris, la Description en granit noir.

Le décor se lit désormais. À l’extérieur, Isis, Nephthys, les fils d’Horus, Anubis, figuré deux fois, et des yeux oudjat accompagnent un texte tiré du chapitre 72 du Livre des morts, qui donne le nom et les titres de Hapmen. À l’intérieur, vingt et une divinités funéraires l’entourent. La grande femme du fond, qui déroutait tant Jomard, est la déesse du ciel Nout, étendue sous le corps du défunt pour l’accueillir. Les égyptologues ont relevé que ce décor reprend celui du sarcophage de Thoutmosis III, dans la Vallée des rois, mille ans plus ancien : un trait caractéristique de l’époque saïte, attentive aux modèles du passé.

L’histoire du remploi s’est aussi précisée. Au XVe siècle, l’historien mamelouk Ibn Iyas rapporte, selon la notice du musée, qu’un bassin de pierre sombre « couvert de l’écriture des oiseaux » aurait traversé le Nil comme un bac. En 1615, le voyageur italien Pietro della Valle le voit près de la citadelle et recueille son surnom de fontaine des amants : y boire, disait-on, guérissait des tourments de l’amour. Il servit ensuite de bain rituel, d’où le trou percé à une extrémité, et l’on racontait que des djinns y tenaient marché pendant le mois de mouharram. Le quartier s’appelle toujours al-Hod al-Marsoud, « le bassin enchanté », nom que porte aussi un hôpital de dermatologie du Caire. Depuis 2025, l’historien Anthony Quickel, à l’Institut Max-Planck d’histoire des sciences de Berlin, consacre un projet de recherche à ces vies successives de l’objet.

Les moulages de Jomard n’ont pas disparu. Le musée du Louvre conserve, au département des Antiquités égyptiennes, une série d’empreintes au soufre de la cuve de Hapmen (E 4873), prises sur les parois extérieures, sur la paroi des pieds et sur le fond. En 2022, à l’occasion de l’exposition du bicentenaire du déchiffrement des hiéroglyphes, les restaurateurs du British Museum ont nettoyé le sarcophage devant le public.

Sources

Textes anciens

  • Description de l’Égypte, Antiquités-Descriptions, T. IX, chap. XX, « Description des antiquités de la ville et de la province du Kaire », sect. I, § III, « Sarcophage de Qala’t el-Kabch » (Jomard).
  • Description de l’Égypte, T. X, explication des planches, Babylone et environs, pl. 21, 24 et 25.
  • Illustration : Description de l’Égypte, Antiquités V, pl. 24, fig. 10 ; mise en couleur numérique évoquant le granit noir.

Recherches actuelles

  • British Museum, sarcophage de Hapmen, numéro d’inventaire EA 23 : description, dimensions, décor, histoire du remploi (Ibn Iyas, P. della Valle), arrivée au musée en 1802, bibliographie.
  • W. C. Hayes, Royal Sarcophagi of the XVIII Dynasty, Princeton, 1935, p. 153-154, n. 42 (cité par la notice du British Museum).
  • I. Regulski (dir.), Hieroglyphs: Unlocking Ancient Egypt, Londres, British Museum Press, 2022, p. 32.
  • Institut Max-Planck d’histoire des sciences, Berlin, projet « Hapmen’s Enchanted Basin: Afterlives of a Stone Object in Mamluk Egypt and Beyond » (A. Quickel, 2025-2027).
  • Musée du Louvre, département des Antiquités égyptiennes, empreintes au soufre du sarcophage de Hepmen, E 4873, 1 à 6.
  • B. Porter, R. Moss, Topographical Bibliography of Ancient Egyptian Hieroglyphic Texts, IV, p. 72.
Partie « Deux siècles plus tard » : synthèse de l’état actuel des connaissances. Sources consultées et connaissances présentées : 4 novembre 2026.