
En quelques mots
Au large d’Aboukir, la mer a recouvert une porte de l’Égypte. À quelque 6,5 kilomètres du rivage actuel, sous une dizaine de mètres d’eau, Thônis-Héracléion conserve les traces d’un monde où le Nil rencontrait la Méditerranée. Des navires y entraient, des marchandises y étaient taxées, des dieux y voyageaient en barque. Longtemps, deux noms ont entretenu le mystère : Thônis pour les Égyptiens, Héracléion pour les Grecs. Une stèle retrouvée en 2000 a rendu à la cité son unité.
Ce que l’on découvre
Rien n’affleure aujourd’hui. Pour retrouver la ville, il faut suivre le patient dessin des relevés sous-marins. Les prospections de l’Institut européen d’archéologie sous-marine (IEASM) font apparaître des îles et des îlots, des habitations, des sanctuaires et de vastes bassins reliés par des canaux. L’eau traversait déjà la cité avant de l’engloutir. Elle en organisait les chemins, les échanges et les horizons.
Avant la fondation d’Alexandrie, en 331 av. J.-C., ce port contrôlait l’entrée en Égypte des navires venus du monde grec. Plus de 700 ancres antiques et de nombreuses épaves témoignent de cette activité. Au fond des bassins, chaque coque, chaque ancre est une trace de passage : celle d’un bateau arrêté au seuil du Delta, entre navigation maritime et routes du fleuve. Monnaies et céramiques permettent de retrouver les échanges derrière les pierres monumentales.
Sur l’île centrale, le sanctuaire d’Amon-Gereb occupait plus de trois hectares. Son enceinte était bâtie en blocs de calcaire, et non en briques. Un naos de granit rouge, abri de l’image divine, a permis de reconnaître le dieu auquel il était consacré. Les souverains lagides venaient y faire légitimer leur pouvoir : le port était aussi un lieu où s’affirmait la royauté.
Les découvertes rendent à ce sanctuaire une part de sa richesse : instruments rituels en argent, bijoux d’or, fragiles récipients d’albâtre destinés aux parfums et aux onguents. Aux masses de pierre répondent ces objets délicats, préservés parmi les décombres. Une galère amarrée près du temple a connu un destin singulier : entraînés dans leur chute, les blocs l’ont plaquée au fond du canal, contribuant à conserver ses vestiges sous l’argile.
Ce qu’il faut regarder
Le visage de Hâpy donne une présence à cette ville disparue. Dans la photographie qui inspire notre aquarelle, la tête repose parmi les poissons, à demi prise dans les sédiments. Le granit rouge porte encore les traits du dieu de la crue et de l’abondance. Sur son crâne, le papyrus évoque la Basse-Égypte. Le monument, retrouvé brisé, appartenait à un ensemble de trois colosses avec un couple royal ; haute de 5,4 mètres, la figure de Hâpy est, selon l’IEASM, la plus grande représentation de ce dieu connue en Égypte.
Une autre rencontre se fait à hauteur de signes. Haute de 1,99 mètre, la stèle de granodiorite noire de Nectanébo Ier, datée vers 380 av. J.-C., porte le décret dit de Saïs. Le roi y réserve au temple de Neith une part des revenus du commerce. Un exemplaire presque identique avait été découvert à Naucratis en 1899. Ici, l’indication du lieu où dresser la pierre nomme Thônis, « à l’entrée de la mer des Grecs » : quelques mots ont suffi à rapprocher les noms et à résoudre l’énigme de la ville.
Les canaux avaient aussi leur calendrier sacré. Lors des mystères d’Osiris, une procession nautique conduisait le dieu depuis Héracléion jusqu’à son sanctuaire de Canope. Le décret de Canope, promulgué en 238 av. J.-C., évoque ce voyage annuel. Sur les eaux du Delta, le retour à la vie d’Osiris rejoignait l’attente de la crue et du renouveau des terres. Hâpy, personnification des eaux fécondes, appartient à ce même paysage religieux.
Son histoire
Fondée probablement vers le VIIIe siècle av. J.-C., Thônis-Héracléion connut son apogée entre le VIe et le IVe siècle av. J.-C. Hérodote y situe le temple élevé là où Héraclès aurait foulé pour la première fois le sol égyptien ; il y fait aussi passer Hélène et Pâris. Ces récits disent la place de la cité dans l’imaginaire grec, au seuil d’un pays aussi ancien que prestigieux.
Sa disparition ne tient pourtant pas en une nuit de légende. Le temple d’Amon-Gereb fut détruit vers le milieu du IIe siècle av. J.-C. La ville subit plusieurs catastrophes naturelles avant d’être entièrement recouverte par la mer au VIIIe siècle apr. J.-C. L’enchaînement précis des phénomènes reste étudié. Sous les sédiments, les archéologues cherchent aussi la chronologie de cet effacement.
Les recherches de Franck Goddio et de l’IEASM, menées avec les autorités égyptiennes et soutenues par la Fondation Hilti depuis 1996, ont permis de retrouver la cité en 2000. L’Oxford Centre for Maritime Archaeology participe aux travaux depuis 2011. En 2026, les fouilles se poursuivent : une grande partie de Thônis-Héracléion demeure enfouie. Chaque campagne ajoute quelques repères à une ville dont la carte reste ouverte.
Des fonds marins au Grand Musée égyptien
L’exposition « Osiris, mystères engloutis d’Égypte », présentée à Paris en 2015-2016, avait ouvert une fenêtre sur ces découvertes.
L’inauguration du Grand Musée égyptien, le 1er novembre 2025 à Gizeh, leur donne aujourd’hui une autre portée. Au voisinage des pyramides, les vestiges des villes englouties prennent place dans le vaste récit de la civilisation égyptienne. Le Delta retrouve ainsi une présence à la mesure du rôle qu’il jouait : une terre d’accueil, de commerce et de sanctuaires, ouverte sur la Méditerranée.
Selon le bilan publié par Hilti en mai 2026, 132 objets issus des fouilles de Thônis-Héracléion, Canope et Alexandrie sont désormais exposés au musée, dont trois statues colossales. Ce rassemblement permet de quitter l’image fascinante de la découverte sous l’eau pour regarder les œuvres elles-mêmes : éprouver la taille des sculptures, suivre les signes gravés, reconnaître derrière un objet la main qui l’a façonné et l’usage auquel il était destiné.
Le passage des fonds marins aux salles du musée rend ces rencontres possibles. Il doit autant aux plongeurs qu’au patient travail de conservation, de restauration et d’étude. Les pierres sorties de la vase retrouvent des contours, des noms, une histoire ; elles nous rapprochent des habitants et des dieux de ces ports disparus.
En 2026, tandis que le public découvre ces œuvres à Gizeh, Franck Goddio et l’IEASM poursuivent leurs recherches en baie d’Aboukir. Le musée donne à voir une part de la ville retrouvée. Sous la mer, d’autres fragments de son histoire attendent encore.
Sources
Inauguration du Grand Musée égyptien : Grand Egyptian Museum, Museum Story, chronologie officielle, consultée le 4 novembre 2026.
Consultées le 30 septembre 2026 : Sunken Civilizations : Thonis-Heracleion, Franck Goddio / Institut européen d’archéologie sous-marine ; Stele of Thonis-Heracleion, Franck Goddio / IEASM ; Anne-Sophie von Bomhard, Le décret de Saïs. Les stèles de Thônis-Héracléion et de Naucratis, Institut français d’archéologie orientale, 2025.
Compléments consultés le 4 novembre 2026 : Fondation Hilti, soutien aux recherches depuis 1996 ; Hilti Foundation, « A Breakthrough Year for Underwater Archaeology », mai 2026 : objets exposés au Grand Musée égyptien ; Franck Goddio / IEASM, exposition « Osiris, mystères engloutis d’Égypte » ; Franck Goddio et David Fabre, Osiris, mystères engloutis d’Égypte, catalogue d’exposition, Paris, Flammarion / Institut du monde arabe, 2015 (notice bibliographique du Mucem).
Pour le sanctuaire, ses objets et sa destruction : Franck Goddio / IEASM, Temple of Amun-Gereb. Pour Hâpy et les processions osiriennes : Franck Goddio / IEASM, Colossal Statue: God Hapy. Notices consultées le 4 novembre 2026.