Abou Simbel a été sauvé. Philae aussi. Mais derrière ces réussites célèbres, d’autres sanctuaires ont disparu lors de la création du lac Nasser. Certains ont laissé des fragments, des peintures ou des photographies. Leur histoire révèle ce que le sauvetage des monuments de Nubie a préservé — et ce que la montée des eaux a rendu inaccessible.
Depuis les rives du lac Nasser, le regard rencontre une vaste étendue d’eau bordée de désert. Il est difficile d’y reconnaître l’ancienne vallée du Nil, ses villages et ses lieux de culte. Pourtant, ce paysage recouvre une partie de la Basse-Nubie où se trouvaient des sanctuaires aujourd’hui engloutis.
Les temples que l’on visite sur les nouvelles rives donnent une image saisissante du sauvetage. Ils racontent aussi, par leur déplacement, la disparition de leur cadre d’origine. Pour comprendre les temples perdus du lac Nasser, il faut suivre ces deux histoires : celle des monuments préservés et celle des lieux disparus.
Une vallée menacée, une mobilisation internationale
Le projet du haut barrage d’Assouan annonçait la formation d’un immense réservoir en Égypte et au Soudan. En 1959, les deux pays sollicitèrent l’aide de l’UNESCO. L’appel international lancé en 1960 engagea une campagne de fouilles, de documentation et de transfert des monuments menacés.
Pendant vingt ans, des équipes relevèrent des centaines de sites, recueillirent des milliers d’objets et déplacèrent plusieurs temples sur des terrains plus élevés. Abou Simbel et Philae en devinrent les emblèmes. Mais le succès de ces opérations ne signifiait pas que toute la vallée pouvait être conservée.
Les bateaux jouèrent un rôle essentiel dans cette course contre la montée des eaux, en transportant les équipes et leur matériel au plus près des sites menacés. Certains, comme le Hathor, aménagé en laboratoire pour le CEDAE, permettaient de poursuivre à bord le travail de documentation. Grâce à ces bases flottantes, les chercheurs purent conserver, par la photographie, le dessin et les relevés, la mémoire de monuments que l’on ne pouvait déplacer.
Gerf Hussein : un temple partiellement sauvé
Élevé sous Ramsès II, Gerf Hussein appartenait aux sanctuaires qui associaient des constructions extérieures à des salles creusées dans le rocher. Son nom ancien, Per Ptah, désignait la « maison de Ptah ».

Évocation à l’aquarelle
Son destin ne se résume donc pas à un temple entièrement disparu ou entièrement sauvé. Des éléments de sa partie construite furent démontés puis remontés à la Nouvelle Kalabsha. Une partie du monument demeure ainsi visible, loin de son emplacement initial.
La partie rupestre laissée sur place fut engloutie. Gerf Hussein incarne ainsi une sauvegarde incomplète : les vestiges déplacés permettent d’évoquer l’édifice, mais son parcours à l’intérieur de la montagne a disparu du paysage accessible.

Évocation à l’aquarelle
À Ouadi es-Seboua, un sanctuaire peut en cacher un autre
Ouadi es-Seboua est généralement associé au temple de Ramsès II, reconnaissable à son accès bordé de sphinx. Ce monument a été déplacé et se trouve aujourd’hui regroupé avec les temples de Dakka et de Maharraqa.

Évocation à l’aquarelle
Mais un sanctuaire plus ancien, construit sous Amenhotep III au XIVe siècle avant notre ère, existait également sur le site. Celui-ci n’a pas été transféré.
En 1964, peu avant son engloutissement, sept panneaux de son décor peint furent détachés et fixés dans des cadres en bois. Conservés au Musée égyptien du Caire, ils ont ensuite fait l’objet d’un travail de recherche et de documentation. Leur identification et leur étude ont rendu à ce petit temple une place dans l’histoire religieuse de la Nubie.
Ces peintures montrent qu’un monument peut survivre autrement que par ses murs. Le sanctuaire est perdu comme lieu, mais une partie de ses images demeure disponible pour l’étude.
Abou Oda : la disparition d’un sanctuaire rupestre
Près d’Abou Simbel, sur l’autre rive du Nil, le petit temple d’Abou Oda avait été creusé dans le rocher sous Horemheb, à la fin de la XVIIIe dynastie. Consacré à Amon-Rê et à Thot, il portait des scènes rituelles représentant le souverain auprès des dieux.
Son destin fut très différent de celui des grands temples voisins. Il ne bénéficia pas d’un transfert complet. L’ICCROM décrit aujourd’hui un monument disparu lors de la mise en eau du lac, dont seuls des fragments subsistent. Sa collection conserve notamment des échantillons d’enduit prélevés avant l’engloutissement.
À côté des colosses sauvés d’Abou Simbel, Abou Oda rappelle le destin des sanctuaires plus discrets. Leur disparition a emporté des témoignages qui complétaient notre connaissance des cultes de la région.
Les temples déplacés ont aussi perdu leur paysage
Amada, Derr, Kalabsha ou Ouadi es-Seboua ne sont pas des temples engloutis : leurs édifices ont été préservés grâce aux opérations de transfert. Quatre autres sanctuaires ont été offerts à des pays ayant contribué au sauvetage : Debod à l’Espagne, Taffa aux Pays-Bas, Dendour aux États-Unis et Ellesiya à l’Italie.
Leurs pierres ont survécu, mais leur relation avec les anciennes rives du Nil ne peut être déplacée de la même manière. Un temple appartenait à un paysage : son orientation, son accès et sa proximité avec les établissements voisins participaient à son histoire. Les ensembles reconstruits permettent de conserver et de visiter les monuments ; pour retrouver leur géographie ancienne, il faut aussi consulter les cartes, les relevés et les photographies.
Sous le lac, la mémoire d’un pays habité
L’ancienne Nubie était également un pays vivant. La montée des eaux a submergé des villages et entraîné le déplacement de leurs habitants. Cette rupture continue d’occuper une place dans la transmission du patrimoine nubien. L’UNESCO reconnaît ce contexte dans les projets consacrés à sa mémoire et à ses traditions.
Évoquer les temples perdus du lac Nasser demande donc de regarder au-delà des édifices. Les sanctuaires engloutis appartenaient à une vallée dont les habitants ont eux aussi dû quitter les rives.
Les photographies anciennes, les peintures prélevées et les vestiges déplacés permettent encore d’en retrouver des fragments. Devant le lac, ils nous invitent à imaginer avec précision ce que l’eau recouvre : des lieux connus, étudiés et habités, dont l’histoire continue malgré la disparition de leur paysage.
Sources et références
- UNESCO — Campagne internationale de sauvegarde des monuments de Nubie
- Brown University — Collection photographique de Gerf Hussein
- Tour Egypt — Le temple de Gerf Hussein
- Ministère égyptien du Tourisme et des Antiquités — Temples de Ouadi es-Seboua
- Université de Bamberg — Le temple d’Amenhotep III à Ouadi es-Seboua
- ICCROM — Fragments du temple d’Abou Oda
- UNESCO — Le sauvetage des monuments et sites de Nubie
- UNESCO — Documentation du patrimoine culturel immatériel nubien
- UNESCO Archives — Photographies de référence 3052, 3063, 3062 et 3025
- William Carruthers — Flooded Pasts, Cornell University Press, 2022, p. 99, note 10
- CEDAE — Le temple d’Amada, 1967
- IFAO — Une base flottante pour les campagnes de Ouadi es-Seboua
