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Les bâtisseurs de l’égyptologie

Les bâtisseurs de l’égyptologie

À sa mort en 1832, Champollion laisse une clé, pas encore une science. Il faut un siècle de travail pour confirmer sa méthode, la corriger, étendre la lecture au démotique et rassembler les mots de la langue dans de grands instruments. Allemands, Français et Britanniques s’y emploient, dans une émulation qui fonde l’égyptologie moderne.

Date Jalon
1837 Lettre de Karl Richard Lepsius à Rosellini sur l’alphabet hiéroglyphique
1842-1845 Expédition prussienne de Lepsius en Égypte et au Soudan
1855 Grammaire démotique d’Heinrich Brugsch
1858 Auguste Mariette fonde le Service des antiquités de l’Égypte
1866 Découverte du décret de Canope à Tanis
1880 Fondation de la Mission archéologique française du Caire, future IFAO
1926-1931 Wörterbuch der ägyptischen Sprache d’Adolf Erman et Hermann Grapow
1927 Egyptian Grammar d’Alan Gardiner

Confirmer Champollion

Lepsius, la vérification (1837). Après 1832, plusieurs savants doutent encore. Le jeune Prussien Karl Richard Lepsius reprend la méthode de Champollion et la corrige sur un point essentiel : beaucoup de signes notent non une consonne mais deux ou trois, ce que nous appelons bilitères et trilitères (Comment fonctionnent les hiéroglyphes). Sa lettre à Ippolito Rosellini, publiée à Rome en 1837, rend le système cohérent et convainc la communauté savante.

Une expédition pour copier (1842-1845). Lepsius dirige ensuite l’expédition prussienne, qui relève les monuments de l’Égypte et du Soudan. Les douze volumes de ses Denkmäler aus Aegypten und Aethiopien (1849-1859) restent une source précieuse, car nombre de monuments ont depuis souffert ou disparu.

Le décret de Canope, preuve définitive (1866). À Tanis, Lepsius découvre une stèle portant un décret de 238 av. J.-C., sous Ptolémée III, gravé lui aussi en hiéroglyphes, en démotique et en grec. Mieux conservé que la pierre de Rosette, le texte hiéroglyphique se lit sans difficulté avec la méthode de Champollion. Les derniers sceptiques se taisent.

Emmanuel de Rougé, l’héritier français. Conservateur au Louvre puis professeur au Collège de France, Emmanuel de Rougé (1811-1872) applique la méthode avec rigueur et publie les premières traductions suivies de textes longs. Il forme la première génération d’égyptologues français.

Aquarelle d’une stèle à sommet arrondi portant des registres d’inscriptions, étudiée avec des feuillets de relevé.
Évocation du décret de Canope, découvert à Tanis en 1866 : un nouveau texte en trois écritures permet de vérifier la lecture.

Lire le démotique : Brugsch

Le démotique, écrit en abrégé et très cursif, résiste plus longtemps (Les écritures du quotidien). L’Allemand Heinrich Brugsch (1827-1894) en fait une discipline à part entière. Sa Grammaire démotique (1855), publiée en français, puis son grand Hieroglyphisch-demotisches Wörterbuch (1867-1882) ouvrent à la lecture des milliers de contrats et de lettres de la Basse Époque et de l’époque gréco-romaine.

Fouiller, conserver, publier : Mariette, Maspero et l’IFAO

Mariette. Auguste Mariette découvre le Serapeum de Saqqara en 1850. En 1858, il fonde le Service des antiquités de l’Égypte, puis le musée de Boulaq, ancêtre du Musée égyptien du Caire. Pour la première fois, les monuments sont protégés sur place par une administration.

Maspero et les Textes des pyramides. Son successeur, Gaston Maspero, fait ouvrir en 1881 les pyramides de Saqqara et y découvre les Textes des pyramides, les plus anciens grands textes religieux de l’humanité. Il les publie aussitôt, et l’Allemand Kurt Sethe en donne l’édition de référence (1908-1922).

L’IFAO. En 1880, la France crée au Caire une Mission archéologique permanente, qu’organise Maspero et qui devient en 1898 l’Institut français d’archéologie orientale. Installé au palais Mounira depuis 1907, l’IFAO publie son Bulletin (BIFAO) depuis 1901 et ses Mémoires. Ses épigraphistes copient les temples ptolémaïques d’Edfou, de Dendara et d’Esna (Les hiéroglyphes ptolémaïques), et ses fouilles de Deir el-Médineh, menées par Bernard Bruyère de 1922 à 1951, livrent les milliers d’ostraca du village des artisans (Le scribe et la Maison de vie).

Rassembler la langue : le dictionnaire de Berlin

En 1897, Adolf Erman lance à Berlin un projet sans précédent : relever tous les mots de tous les textes égyptiens connus. Des dizaines de savants de plusieurs pays y contribuent pendant trente ans, et quelque 1,5 million de fiches sont rédigées à la main. Le Wörterbuch der ägyptischen Sprache, publié avec Hermann Grapow en cinq volumes de 1926 à 1931, reste aujourd’hui la base de toute recherche sur le vocabulaire égyptien.

Aquarelle d’un bureau avec des fiches manuscrites de signes, des tiroirs de classement et des volumes savants.
Évocation du travail sur fiches qui nourrit le dictionnaire égyptien de Berlin, publié à partir de 1926.

Enseigner la langue : Gardiner et Lefebvre

En 1927, le Britannique Alan Gardiner publie son Egyptian Grammar. Elle contient la liste de signes devenue la référence internationale, classée en 26 catégories (A pour les hommes, B pour les femmes, G pour les oiseaux…). Les codes utilisés dans nos articles, comme G1 pour le vautour, en proviennent. En France, la Grammaire de l’égyptien classique de Gustave Lefebvre, publiée par l’IFAO en 1940, forme des générations d’étudiants.

Les grands outils, en un coup d’œil

Outil Auteur Date Ce qu’il apporte
Précis du système hiéroglyphique Champollion 1824 la clé du système
Lettre à Rosellini Lepsius 1837 bilitères et trilitères, système cohérent
Denkmäler aus Aegypten und Aethiopien Lepsius 1849-1859 relevés des monuments
Grammaire démotique Brugsch 1855 lecture du démotique
Die altaegyptischen Pyramidentexte Sethe 1908-1922 édition des Textes des pyramides
Wörterbuch der ägyptischen Sprache Erman et Grapow 1926-1931 le vocabulaire complet
Egyptian Grammar Gardiner 1927 grammaire et liste de signes de référence
Grammaire de l’égyptien classique Lefebvre 1940 manuel de référence en français

Vers l’ère numérique

Fiches manuscrites, planches gravées, volumes imprimés : pendant un siècle, l’égyptologie travaille sur papier. À partir des années 1980, l’informatique bouleverse la manière d’écrire, de rassembler et de voir les textes. C’est l’objet de l’article suivant, « L’ère numérique ».

Sources

  • Jean Vercoutter, À la recherche de l’Égypte oubliée, Paris, Gallimard, coll. « Découvertes », 1986.
  • Morris L. Bierbrier, Who Was Who in Egyptology, 5e éd., Londres, Egypt Exploration Society, 2019.
  • Jason Thompson, Wonderful Things. A History of Egyptology, 3 vol., Le Caire, American University in Cairo Press, 2015-2018.
  • Adolf Erman et Hermann Grapow, Wörterbuch der ägyptischen Sprache, Leipzig puis Berlin, 1926-1963.
  • IFAO, site officiel, présentation et histoire de l’institut.

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