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La pierre de Rosette et la course au déchiffrement

La pierre de Rosette et la course au déchiffrement

Il a fallu vingt-trois ans pour passer de la découverte de la pierre de Rosette, en 1799, à la clé du déchiffrement, en 1822. Plusieurs savants s’y sont essayés, et deux hommes se sont disputé la gloire : le Britannique Thomas Young et le Français Jean-François Champollion. Le second l’a emporté, grâce à une idée que personne n’osait formuler : les hiéroglyphes notent aussi des sons.

Date Jalon
juillet 1799 Découverte de la pierre à Rosette (Rachid)
1801-1802 La pierre est cédée aux Britanniques, puis exposée au British Museum
1802 Silvestre de Sacy et Johan David Åkerblad identifient des noms propres dans le texte démotique
1814-1819 Thomas Young travaille sur le cartouche de Ptolémée
14 septembre 1822 Champollion comprend le système
27 septembre 1822 Lecture de la Lettre à M. Dacier à l’Académie des inscriptions
1824 Précis du système hiéroglyphique

La pierre

En juillet 1799, des soldats de l’armée de Bonaparte renforcent le fort Julien, près de Rosette, dans le delta occidental. L’officier du génie Pierre-François Bouchard remarque un bloc de pierre sombre inscrit, remployé dans un vieux mur. Il comprend aussitôt son intérêt : le texte est gravé en trois écritures.

La stèle, en granodiorite, mesure 112 cm de haut et pèse environ 760 kg. Elle porte un décret promulgué à Memphis en 196 av. J.-C. par un synode de prêtres en l’honneur de Ptolémée V. Le même texte y figure trois fois : 14 lignes en hiéroglyphes, incomplètes, 32 lignes en démotique et 54 lignes en grec. Les deux premières écritures notent l’égyptien, la troisième le grec, que les savants lisent sans peine.

Les copies et moulages circulent très vite en Europe. Après la défaite française, la capitulation d’Alexandrie, en 1801, oblige à remettre la pierre aux Britanniques. Elle est au British Museum depuis 1802, sous le numéro EA 24.

Aquarelle d’un officier français et de deux ouvriers examinant un bloc inscrit dans un chantier de fortification.
Évocation de la découverte de la pierre de Rosette au fort Julien, en juillet 1799.

Les précurseurs

Sacy et Åkerblad (1802). L’orientaliste français Silvestre de Sacy, puis le diplomate suédois Johan David Åkerblad, s’attaquent d’abord au démotique, plus complet que la partie hiéroglyphique. En comparant avec le grec, ils repèrent les noms propres, comme Ptolémée ou Alexandre, et Åkerblad en tire une série de valeurs phonétiques, en partie justes. Mais ils croient le démotique alphabétique et butent sur le reste du texte.

Thomas Young (1814-1819). Médecin et physicien anglais, célèbre pour ses travaux sur la lumière, Young montre que le démotique dérive des hiéroglyphes. Il admet que le cartouche de Ptolémée note des sons et propose des valeurs pour plusieurs signes, dont certaines sont exactes. Il les publie en 1819 dans l’article « Egypt » du supplément de l’Encyclopædia Britannica. Mais pour lui, ces signes phonétiques ne servent qu’à écrire les noms étrangers ; le reste de l’écriture demeure symbolique.

Champollion

Une préparation de vingt ans. Né à Figeac en 1790, Jean-François Champollion apprend très jeune l’hébreu, l’arabe, le syriaque et surtout le copte, qu’il pratique au point d’y penser, dira-t-il. Il est convaincu, comme Kircher avant lui (Treize siècles d’erreurs), que le copte est la dernière forme de la langue des pharaons. Cette conviction sera sa clé.

Les cartouches. En 1821-1822, il compare le cartouche de Ptolémée, sur la pierre de Rosette, avec celui de Cléopâtre, relevé sur un obélisque de Philae rapporté en Angleterre par William Bankes. Les signes communs aux deux noms, p, t, o, l, occupent les places attendues. Il dresse ainsi un premier alphabet des noms grecs et romains.

Le 14 septembre 1822. Champollion reçoit des copies de cartouches du temple d’Abou Simbel, en Nubie. Il y lit, grâce au copte, Ra-mss, Ramsès, puis Thot-mss, Thoutmosis. Ce ne sont plus des noms grecs, mais des noms de pharaons bien antérieurs : les signes phonétiques servent donc à écrire la langue égyptienne elle-même. Selon son frère, il court à son bureau en criant « Je tiens l’affaire ! », avant de s’évanouir.

La Lettre et le Précis. Le 27 septembre 1822, il lit à l’Académie des inscriptions et belles-lettres sa Lettre à M. Dacier relative à l’alphabet des hiéroglyphes phonétiques. Prudent, il s’y limite aux noms des souverains grecs et romains. Deux ans plus tard, le Précis du système hiéroglyphique (1824) expose le système entier : une écriture « tout à la fois figurative, symbolique et phonétique », dans un même texte et parfois dans un même mot. C’est le système décrit dans « Comment fonctionnent les hiéroglyphes ».

Aquarelle de mains comparant des copies de cartouches et des notes sur un bureau du début du XIXe siècle.
Évocation du travail de comparaison qui conduit au déchiffrement : copies de cartouches, notes et connaissance du copte.

Young contre Champollion

La découverte déclenche une querelle de priorité, nourrie par la rivalité franco-anglaise. Young estime que Champollion a bâti sur ses travaux sans le reconnaître ; Champollion minimise ce qu’il doit à Young.

Thomas Young Jean-François Champollion
Formation médecin, physicien linguiste, spécialiste du copte
Apport principal lien entre démotique et hiéroglyphes ; premières valeurs phonétiques du cartouche de Ptolémée système complet ; phonétisme appliqué à la langue égyptienne elle-même
Limite phonétisme réservé aux noms étrangers a peu reconnu ses prédécesseurs
Publication clé article « Egypt », 1819 Lettre à M. Dacier, 1822 ; Précis, 1824

Les historiens s’accordent aujourd’hui sur un partage. Young a fait des premiers pas réels, mais il est resté prisonnier de l’idée d’une écriture symbolique. Champollion a compris le fonctionnement d’ensemble et l’a démontré en lisant des textes, ce qui fait de lui le déchiffreur des hiéroglyphes.

Après 1824

Champollion devient conservateur du musée égyptien du Louvre en 1826. En 1828-1829, il conduit avec l’Italien Ippolito Rosellini l’expédition franco-toscane, qui vérifie sur le terrain la justesse de sa méthode : il lit les temples comme des livres ouverts. Le Collège de France crée pour lui une chaire d’archéologie égyptienne en 1831.

Il meurt à Paris le 4 mars 1832, à 41 ans. Son frère aîné, Jacques-Joseph Champollion-Figeac, publie après sa mort sa Grammaire égyptienne (1836-1841) et son Dictionnaire (1841-1843). Il reste à ses successeurs à confirmer, compléter et organiser sa découverte.

Vers les bâtisseurs de l’égyptologie

Après la mort de Champollion, certains doutent encore de sa méthode. Il faudra une génération de savants pour la confirmer et en faire une science. C’est l’objet de l’article suivant, « Les bâtisseurs de l’égyptologie ».

Sources

  • Jean-François Champollion, Lettre à M. Dacier relative à l’alphabet des hiéroglyphes phonétiques, Paris, Firmin Didot, 1822.
  • Jean-François Champollion, Précis du système hiéroglyphique des anciens Égyptiens, Paris, Treuttel et Würtz, 1824.
  • Jean Lacouture, Champollion. Une vie de lumières, Paris, Grasset, 1988.
  • Richard B. Parkinson, Cracking Codes. The Rosetta Stone and Decipherment, Londres, British Museum Press, 1999.
  • Andrew Robinson, Cracking the Egyptian Code. The Revolutionary Life of Jean-François Champollion, Londres, Thames & Hudson, 2012.
  • British Museum, notice de la pierre de Rosette (EA 24).

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