
En Égypte ancienne, savoir écrire est un métier, un rang et un privilège. Le scribe, sš, tient les comptes de l’État, rédige les lettres et les contrats, copie les textes sacrés. Il se forme pendant des années, le plus souvent auprès de son père, et rejoint une élite restreinte : selon une estimation courante, à peine un Égyptien sur cent savait lire et écrire.
Le scribe, homme de l’État
Les outils. Le scribe porte une palette en bois creusée de deux godets, l’un pour l’encre noire, l’autre pour la rouge, et une fente où ranger ses joncs. Il y ajoute un petit sac de pigment et un pot à eau. Cet équipement est si emblématique qu’il sert lui-même de signe hiéroglyphique (Y3) pour écrire le mot « scribe » et le verbe « écrire ».
Une image d’élite. Les hauts fonctionnaires aiment se faire représenter assis en tailleur, un papyrus déroulé sur les genoux. Le plus célèbre est le Scribe accroupi du Louvre, découvert à Saqqara par Auguste Mariette en 1850 et daté des IVe ou Ve dynasties. Ce n’est pas un simple employé : se montrer en scribe, c’est afficher sa place dans l’administration du roi.
Une hiérarchie. Le titre de scribe couvre des réalités très diverses, du comptable de village au vizir. On trouve des scribes des champs, du trésor, de l’armée, des temples, et au sommet des « scribes royaux » et des « chefs des scribes ». L’écrit ouvre l’accès aux charges, et les charges se transmettent souvent de père en fils.
Des protecteurs. Thot, dieu ibis ou babouin, est le maître de l’écriture et le patron des scribes (Le Verbe et le calame). Plusieurs statues montrent un scribe au travail sous le regard d’un babouin de Thot. Au Nouvel Empire, Imhotep, l’architecte du roi Djosér, est vénéré comme un sage et un modèle par les lettrés, avant d’être divinisé à la Basse Époque.
Apprendre à écrire
Où ? L’apprentissage se fait d’abord dans la famille : un père scribe forme son fils, qui lui succédera. À partir du Moyen Empire, les textes mentionnent aussi une « maison d’instruction » (ʿt sbꜣ), rattachée au palais, à un temple ou à une administration. Aucun bâtiment scolaire n’a été identifié avec certitude : l’école est d’abord une relation entre un maître et quelques élèves.
Comment ? L’élève apprend d’abord le hiératique, l’écriture utile, avant les hiéroglyphes. Il copie et récite des textes modèles, par fragments, sur des ostraca ou des tablettes ; le maître corrige à l’encre rouge. La discipline est rude, et les textes scolaires l’assument sans détour : l’élève, dit l’un d’eux, a « l’oreille sur le dos », il n’écoute que lorsqu’on le frappe.
Les manuels. Trois textes reviennent sans cesse dans les copies d’élèves :
| Texte | Date de composition | Contenu | Usage scolaire |
|---|---|---|---|
| Kemyt, « la Somme » | Moyen Empire (XIIe dynastie) | formules de lettres, vocabulaire, éloge du métier de scribe | premier manuel, écrit en colonnes dans une graphie archaïsante ; nombreuses copies à Deir el-Médineh (XIXe-XXe dynasties) |
| Enseignement de Khéty ou Satire des métiers | Moyen Empire | un père conduit son fils à l’école et lui décrit la misère de tous les autres métiers | texte de motivation, très copié au Nouvel Empire |
| Miscellanées | Nouvel Empire (époque ramesside) | recueils de lettres modèles, listes, exhortations « Sois scribe ! » | entraînement des scribes de l’administration |
Le nom Kemyt lui a été donné par Georges Posener, qui a reconstitué le texte à partir des ostraca. L’attribution de la Satire des métiers à un auteur nommé Khéty vient de la tradition égyptienne elle-même, qui le comptait parmi les grands écrivains du passé.

La Maison de vie, atelier du savoir sacré
La « Maison de vie » (pr-ʿnḫ) est l’institution où s’élaborent, se copient et se conservent les textes sacrés. Rattachée aux grands temples, elle réunit des lettrés de haut niveau, les « scribes de la Maison de vie ». On leur doit les rituels, les hymnes, les textes funéraires, mais aussi les traités médicaux et magiques, l’astronomie et l’interprétation des rêves.
Ce n’est pas une école pour débutants, mais plutôt un atelier et une bibliothèque. Les rois eux-mêmes s’y réfèrent : Ramsès IV affirme sur une stèle d’Abydos avoir étudié les écrits de la Maison de vie pour connaître les dieux. Alan Gardiner lui a consacré en 1938 une étude qui reste la référence.
Oudjahorresné, restaurateur de la Maison de vie. Ce médecin-chef de Saïs a servi les derniers rois saïtes, puis les conquérants perses Cambyse et Darius Ier. Sur sa statue, conservée au musée du Vatican, il raconte que Darius l’a renvoyé en Égypte, vers 519 av. J.-C., pour restaurer la Maison de vie de Saïs. Il y installe des élèves, « fils d’hommes de qualité », et la dote de tout le nécessaire. Même sous domination étrangère, la transmission de l’écrit sacré reste une affaire d’État.

Qui sait lire ?
Une petite minorité. En 1983, John Baines et Christopher Eyre ont estimé qu’à l’Ancien Empire environ 1 % de la population savait lire et écrire. Le chiffre est discuté, et il a sans doute varié selon les époques et les lieux, mais l’ordre de grandeur fait consensus : l’écrit reste l’affaire d’une élite.
Des degrés de savoir. Entre l’illettré et le lettré, il existe bien des niveaux. Beaucoup savent reconnaître un nom royal ou une formule courante sans lire un texte suivi. Le hiératique de l’administration ne demande pas la même science que les hiéroglyphes des temples, et les textes religieux les plus savants ne sont lus que par une poignée de prêtres.
Deir el-Médineh, une exception. Le village des artisans des tombes royales, fouillé par l’IFAO, a livré plusieurs milliers d’ostraca : lettres, comptes, listes, exercices, poèmes. Une part notable des ouvriers et des dessinateurs y savait lire et écrire, ce qui en fait la communauté la plus lettrée que nous connaissions.
Les femmes. Les femmes scribes sont très rares dans les sources. Quelques lettres de Deir el-Médineh sont échangées entre femmes, mais on ignore si elles les ont écrites elles-mêmes ou dictées.
L’écrit lu à voix haute. Pour la grande majorité des Égyptiens, l’écrit passe par l’oreille. Le prêtre-lecteur (ẖry-ḥb) récite les rituels, les décrets sont proclamés, les contes se racontent. Quant aux inscriptions des temples, elles s’adressent d’abord aux dieux et à l’éternité : leur efficacité ne dépend pas du nombre de leurs lecteurs.
Vers les hiéroglyphes des prêtres
Au fil des siècles, la Maison de vie devient le dernier refuge des hiéroglyphes. Sous les Ptolémées, alors que l’administration écrit en grec et en démotique, les prêtres font de l’écriture sacrée un savoir de plus en plus savant et fermé. C’est l’objet de l’article suivant, « Les hiéroglyphes ptolémaïques ».
Sources
- John Baines et Christopher Eyre, « Four notes on literacy », Göttinger Miszellen 61, 1983, p. 65-96.
- Alan H. Gardiner, « The House of Life », Journal of Egyptian Archaeology 24, 1938, p. 157-179.
- Georges Posener, Catalogue des ostraca hiératiques littéraires de Deir el-Médineh, Le Caire, IFAO, 1938-1980.
- Pascal Vernus, Sagesses de l’Égypte pharaonique, Paris, Imprimerie nationale, 2001.
- Georges Posener, La première domination perse en Égypte, Le Caire, IFAO, 1936.
- UCL Digital Egypt for Universities, notice Kemyt.