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Le Verbe et le calame

Le Verbe et le calame

Dans les récits égyptiens de la création, les mots font venir les êtres à l’existence. Ptah pense le monde, puis le nomme. Une fois tracées, ces paroles peuvent être conservées et prononcées de nouveau. Les hiéroglyphes appartiennent à ce monde où un nom écrit engage bien davantage que le souvenir de celui qui le porte. C’est ce rapport à l’écriture que nous allons retrouver auprès de Ptah, de Thot et de Seshat.

Les récits qui nous la font connaître ont été rédigés longtemps après les premières inscriptions. Les Textes des pyramides remontent à la fin de l’Ancien Empire, vers 2350 av. J.-C. ; la pierre de Chabaka, à la fin du VIIIe siècle avant notre ère. Nous y cherchons la manière dont les Égyptiens comprenaient leur écriture, sans leur demander de raconter son invention telle qu’elle s’est produite.

Au commencement, la parole : Ptah

À Memphis, Ptah conçoit les êtres et les choses dans son cœur avant de prononcer leur nom. C’est ainsi qu’ils prennent existence dans la Théologie memphite. Atoum et les autres dieux y sont les dents et les lèvres de sa bouche créatrice. La pensée et la parole participent au même acte ; l’écriture permettra de garder les noms ainsi donnés.

La Théologie memphite est conservée sur la pierre de Chabaka, une dalle sombre du British Museum (EA 498). Chabaka la fait graver vers 710 av. J.-C., à la XXVe dynastie. Il explique avoir sauvé un texte ancien que les vers avaient abîmé. La pierre sera ensuite réemployée comme meule dormante : le frottement a effacé une grande partie de l’inscription centrale. Nous disposons de ce qui a échappé à cet usage.

La langue du texte a longtemps conduit à le dater de l’Ancien Empire. L’étude de Friedrich Junge, publiée en 1973, a remis cette attribution en question : une langue archaïsante peut aussi être employée pour donner à une composition tardive l’autorité du passé. Une rédaction ramesside ou contemporaine de Chabaka est largement envisagée. La datation reste discutée ; celle de la dalle ne règle pas celle du texte qu’elle conserve.

Le rôle donné au nom explique en partie le soin apporté à l’écrit. L’inscription permet de répéter une parole et d’en maintenir l’efficacité au-delà du moment où elle a été prononcée.

Hou, Sia et Heka : la parole qui agit

Les Textes des pyramides et les Textes des sarcophages associent au créateur Sia, la perception qui permet de concevoir, et Hou, la parole qui ordonne. Heka, puissance efficace, leur est souvent joint. Ces textes abordent eux aussi le lien entre la pensée, les mots et l’action sur le monde.

Heka est souvent traduit par « magie ». Le terme demande une explication, car il évoque facilement pour nous l’occultisme ou des pratiques secrètes. Dans les textes égyptiens, Heka appartient au fonctionnement de la création et à l’efficacité de la parole divine. Employer le mot égyptien laisse à cette conception une place que nos habitudes de vocabulaire risquent de lui retirer.

Thot à tête d’ibis peint sur une paroi enduite avec un pinceau de jonc et une palette à deux godets.
Thot peint sur une paroi enduite. © Visite Égypte

Thot, maître des paroles divines

Les Égyptiens appellent les hiéroglyphes medou-netjer, « paroles divines », et donnent à Thot le titre de neb medou-netjer, leur maître. Le dieu apparaît sous la forme de l’ibis ou du babouin. Il est le seigneur d’Hermopolis, l’ancienne Khemenou, et, en tant que dieu lunaire, il mesure le temps.

Thot consigne le jugement des morts, tient les annales et rédige les décrets de l’Ennéade. Les scribes humains cherchent sa protection. La statue de Nebmeroutef au Louvre (E 11154) montre l’un d’eux occupé à écrire au pied d’un babouin du dieu. La relation entre le travail du scribe et son protecteur est inscrite dans la disposition des figures.

Le récit d’un dieu offrant son invention aux hommes ne se confond pas avec ce patronage. Les sources égyptiennes font de Thot le maître de l’écriture. L’épisode de l’invention présentée à un roi est surtout connu par Platon, dans un récit grec que nous retrouverons plus loin.

Seshat inscrit une marque sur une nervure de palme, vêtue d’une peau de panthère.
Seshat inscrit une marque sur une nervure de palme. © Visite Égypte

Seshat, dame des écrits

Seshat est « celle qui préside à la maison des livres ». Elle porte une peau de panthère et un emblème à sept branches sous un arc. La nervure de palme qu’elle tient lui sert à inscrire les années du règne.

Un montant de porte en granit de Khâsekhemoui, découvert à Hiérakonpolis et conservé au musée du Caire (JE 33896), atteste Seshat dès la IIe dynastie. Elle accompagne le roi lors de la « tension du cordeau », le rite qui prépare la fondation d’un temple. Mesurer le terrain, en tracer le plan et inscrire les années font partie de ses fonctions. Elle contribue ainsi à l’ordre de Maât.

Des signes vivants

Dans la pyramide d’Ounas et celles de ses successeurs, certains hiéroglyphes figurant des animaux dangereux ont été mutilés. Des serpents sont coupés, des animaux privés de leurs pattes. Ces précautions devaient empêcher les figures de nuire au roi défunt. Le graveur devait donc tenir compte de ce qu’un signe pouvait faire, autant que de ce qu’il permettait de lire.

Le nom, ren, doit être conservé et prononcé pour entretenir la présence de son porteur. Le marteler participe à son effacement. Les noms d’Hatchepsout et d’Akhenaton bûchés après leur règne en portent témoignage. Leur destruction laisse quelquefois assez de traces pour que nous reconnaissions encore celui que l’on voulait faire disparaître.

Le signe qui désigne le scribe représente son équipement : palette, eau et étui à pinceaux. À l’époque ancienne, le jonc est préparé pour servir de pinceau. Le calame, roseau taillé en pointe, n’apparaît que plus tard, à l’époque ptolémaïque. Le titre de l’article évoque cette longue histoire ; pour comprendre une représentation précise, il faut regarder quel outil est tenu dans la main.

Platon vu de dos travaille sur un papyrus illustrant Theuth présentant ses inventions au roi Thamous.
Platon et le récit de Theuth et Thamous. © Visite Égypte

Le regard grec : Theuth et Thamous

Dans le Phèdre (274c-275b), vers 370 av. J.-C., Platon raconte que Theuth présente ses inventions au roi Thamous, rapproché d’Ammon. Le dieu propose l’écriture comme remède à la mémoire. Le roi craint au contraire que les hommes se reposent sur des marques extérieures, cessent de retenir et prennent l’apparence du savoir pour le savoir lui-même.

La scène est grecque, malgré son cadre égyptien. Le désaccord entre Theuth et Thamous pose cependant une question qui reviendra au terme de cette série : conserver des mots nous aide-t-il à comprendre ce qu’ils disent ? Un texte disponible peut encore demander beaucoup de travail à celui qui le lit. Les propositions de traduction des machines nous ramèneront à cette difficulté.

Du mythe aux fouilles

Pour retrouver les débuts matériels de l’écriture, nous devons remonter bien avant ces récits. Les poteries de Nagada portent déjà des bateaux, des animaux et des enseignes répétées. L’article « Avant l’écriture » examine ces images et les précautions nécessaires pour les rapprocher des premiers signes.

Sources

  • Serge Sauneron et Jean Yoyotte, « La naissance du monde selon l’Égypte ancienne », Sources orientales 1, Paris, Seuil, 1959.
  • Susanne Bickel, La cosmogonie égyptienne avant le Nouvel Empire, OBO 134, Fribourg, 1994.
  • Friedrich Junge, « Zur Fehldatierung des sog. Denkmals memphitischer Theologie oder Der Beitrag der ägyptischen Theologie zur Geistesgeschichte der Spätzeit », Mitteilungen des Deutschen Archäologischen Instituts, Abteilung Kairo 29, 1973, p. 195-204.
  • Reginald Engelbach, « A Foundation Scene of the Second Dynasty », Journal of Egyptian Archaeology 20, 1934, p. 183-184.
  • Claire Lalouette, Textes sacrés et textes profanes de l’ancienne Égypte, Paris, Gallimard, 1984-1987.
  • Platon, Phèdre, trad. Luc Brisson, Paris, GF-Flammarion, 1989.

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