
Des bateaux sont peints sur les vases de Nagada. Leur coque, leurs rames et les enseignes dressées sur les cabines se retrouvent d’un objet à l’autre, parmi des animaux et des personnages aux bras levés. Les premières inscriptions apparaîtront plus tard. Pour l’instant, les potiers utilisent un répertoire d’images dont certaines conventions dureront longtemps, mais dont le sens nous échappe en partie.
Repères : la culture de Nagada
Nagada est d’abord un site de Haute-Égypte. Flinders Petrie et James Quibell y fouillent en 1894-1895 des tombes dont les poteries vont permettre d’organiser la chronologie. Petrie classe les formes, observe leurs changements et construit ses « dates de séquence ». Werner Kaiser, en 1957, puis Stan Hendrickx affinent ce classement en trois grandes phases, Nagada I, II et III.
Les dates indiquées restent des repères. Le travail radiocarbone publié par Michael Dee et son équipe en 2013 situe la transition de Nagada II à Nagada III entre 3377 et 3238 av. J.-C. Il invite à resserrer une chronologie que les manuels faisaient volontiers commencer vers 4000 avant notre ère. La formation de l’État se déroule sur quelques siècles, avec des transformations que les objets permettent de suivre inégalement.
| Phase | Dates indicatives | Ce qu’on peint |
|---|---|---|
| Nagada I | vers 3900 – 3600 av. J.-C. | Poterie rouge à décor blanc : motifs géométriques, animaux, rares figures humaines |
| Nagada II | vers 3600 – 3300 av. J.-C. | Poterie claire à décor brun-rouge : bateaux, enseignes, figures aux bras levés ; tombe peinte de Hiérakonpolis |
| Nagada III | vers 3300 – 3100 av. J.-C. | Premiers signes d’écriture (article 3) |
Nagada I : du blanc sur le rouge
Les vases de Nagada I sont faits d’argile du Nil, polis puis peints en blanc sur leur surface rouge. On parle de céramique « à décor blanc », ou white cross-lined. Des réseaux de lignes et des chevrons occupent d’abord les parois. Le répertoire comprend également des motifs végétaux, des hippopotames, des crocodiles, des gazelles et quelques figures humaines.
Certains personnages conduisent des chiens ; d’autres lèvent les bras et sont figurés plus grands que ceux qui les entourent. La différence de taille donne à ces derniers une importance particulière. Elle rappelle un procédé bien connu de l’art pharaonique. Cela ne permet pas de leur attribuer les identités ou les fonctions des figures plus tardives : nous pouvons suivre une convention sans savoir encore qui elle désigne.
Nagada II : bateaux, enseignes et bras levés
Avec Nagada II, les potiers emploient une argile calcaire claire, la marne, sur laquelle le décor se détache en brun-rouge. Le bateau devient l’un des motifs les plus présents. Sa coque est allongée, les rames nombreuses, les cabines bien visibles. Des autruches, des plantes, des lignes d’eau et des triangles, peut-être des montagnes, prennent place autour de lui. Sur certains vases, des femmes aux bras levés sont figurées plus grandes que les hommes.
Une perche dressée sur la cabine porte parfois un emblème, signe en Z, éléphant, collines, cornes ou harpon. La jarre EA 36328 du British Museum montre deux bateaux dont les enseignes diffèrent. Ces petits détails pourraient permettre de reconnaître une appartenance, un lieu ou une protection. Leur répétition indique qu’ils ne sont pas de simples ornements interchangeables.
Certains emblèmes ressemblent aux enseignes des provinces et des dieux de l’époque pharaonique. Leur continuité reste à examiner cas par cas. Le vase ne nous donne pas le nom de ce qui est désigné, et une ressemblance ne suffit pas à le restituer.
Hiérakonpolis : la première paroi peinte
Vers 3500 av. J.-C., un personnage important est enterré à Hiérakonpolis, l’ancienne Nekhen, dans une tombe de briques crues dont une paroi est enduite et peinte. Frederick Green la dégage en 1898-1899. La « tombe 100 » conserve le témoignage de la plus ancienne peinture murale connue en Égypte. Nous la connaissons surtout par la copie publiée avec Quibell en 1902.
Les bateaux y sont encore présents, mais d’autres scènes attirent le regard. Un homme lève sa massue sur trois personnages ; ailleurs, une figure maîtrise deux grands fauves dressés de part et d’autre. Des combats, des animaux et des pièges remplissent la paroi. Le geste du massacre se retrouvera sur la palette de Narmer, puis sur les temples pharaoniques. Le « maître des animaux » rappelle celui du manche du couteau du Gebel el-Arak, au Louvre.
Ces gestes précèdent les noms royaux que nous saurons lire dans les inscriptions. Le pouvoir est déjà représenté selon des formes qui seront reprises. Cela ne fait pas de la paroi un texte dont chaque image pourrait être traduite en mots.
Marques, palettes, sceaux : vers des signes répétés
Sur les vases de Nagada II, des marques incisées avant ou après cuisson se détachent du décor : traits, croix, animaux schématiques. Leur fonction pouvait concerner la provenance, le contenu ou le destinataire. La répétition et l’isolement de ces marques les rapprochent d’étiquettes, même lorsque nous ne savons pas ce qu’elles désignent.
Les palettes à fard suivent une autre transformation. Taillées dans la siltite pour broyer notamment la malachite et la galène, elles prennent des silhouettes d’animaux, puis accueillent des reliefs. À la fin de la période, certaines deviennent des objets cérémoniels où le pouvoir royal se donne à voir.
Les sceaux-cylindres venus de Mésopotamie ou imités en Égypte témoignent de contacts avec des populations qui marquaient des biens par l’empreinte d’une image. Ils s’ajoutent aux vases et aux palettes pour documenter les usages des signes. Ces objets ont pourtant leurs fonctions propres ; les rapprocher ne revient pas à les placer dans les étapes obligatoires d’une invention.
Une image n’est pas encore une écriture
Un dessin de bateau peut être compris sans connaître la langue de celui qui l’a tracé. Lire un mot demande autre chose : reconnaître que les signes notent une langue, et notamment ses sons. Le principe du rébus permet ce passage. En français, un chat suivi d’une peau peut suggérer « chapeau », alors qu’aucun des dessins ne représente un couvre-chef.
Pour Nagada I et II, nous ne pouvons pas démontrer un tel emploi phonétique. Les figures composent des scènes ; elles ne nous donnent pas encore une suite de mots à lire. Même les registres horizontaux qui organiseront tant d’images et de textes égyptiens ne s’imposent qu’à la fin de la période.
Les formes stables et les emblèmes de Nagada permettent donc déjà de reconnaître et d’identifier. Nous ne pouvons pas encore montrer qu’ils notent les mots d’une langue. Cette limite compte davantage que la familiarité de certains dessins.
Vers les premiers signes
Les étiquettes d’os et d’ivoire découvertes dans la tombe U-j, à Abydos, offrent d’autres indices. Des signes y sont associés, certains à des nombres, et des lectures phonétiques ont été proposées. « La naissance » revient sur ces petites pièces attachées aux biens déposés dans la tombe.
Voir : La naissance
Sources
- Béatrix Midant-Reynes, Aux origines de l’Égypte. Du Néolithique à l’émergence de l’État, Paris, Fayard, 2003.
- Gwenola Graff, Les peintures sur vases de Nagada I – Nagada II. Nouvelle approche sémiologique de l’iconographie prédynastique, Egyptian Prehistory Monographs 6, Louvain, 2009.
- Stan Hendrickx, « Predynastic – Early Dynastic Chronology », dans E. Hornung, R. Krauss et D. Warburton (dir.), Ancient Egyptian Chronology, Leyde, Brill, 2006.
- Michael Dee et al., « An absolute chronology for early Egypt using radiocarbon dating and Bayesian statistical modelling », Proceedings of the Royal Society A 469, 2013.
- David Wengrow, The Archaeology of Early Egypt, Cambridge University Press, 2006.
- James E. Quibell et Frederick W. Green, Hierakonpolis II, Londres, 1902.