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Le Verbe et le calame

Le Verbe et le calame

Avant d’être un outil, l’écriture fut pour les Égyptiens un don des dieux. Ptah crée le monde en le nommant, Thot fixe ces paroles en signes, Seshat les range dans la « maison des livres ». Ce premier article explore le récit que l’Égypte s’est donné de sa propre écriture, avant que l’archéologie ne raconte, dans l’article suivant, comment elle est réellement apparue.

Au commencement, la parole : Ptah

À Memphis, le monde naît d’une pensée formulée. Selon la Théologie memphite, Ptah conçoit chaque chose dans son cœur, puis la fait exister en prononçant son nom avec sa langue. Les autres dieux, Atoum compris, ne sont que les dents et les lèvres de cette bouche créatrice.

Le texte nous est parvenu par un seul monument : la pierre de Chabaka (British Museum, EA 498), une dalle de pierre sombre gravée sous le règne de ce pharaon de la XXVe dynastie, vers 710 av. J.-C. Le roi affirme y avoir recopié un vieux document « mangé par les vers ». Réemployée plus tard comme meule dormante, la dalle a perdu une grande partie de son texte central, usé par le frottement de la meule.

Longtemps, on a cru ce texte issu de l’Ancien Empire, sur la foi de sa langue archaïsante. Depuis l’étude de Friedrich Junge (1973), la plupart des spécialistes y voient une composition bien plus tardive, ramesside ou contemporaine de Chabaka, qui imite volontairement l’ancien. La datation reste discutée.

L’essentiel pour notre série tient en une idée : chez les Égyptiens, nommer, c’est créer. L’écriture, qui fixe les noms, participe de cette puissance.

Hou, Sia et Heka : la parole qui agit

Ptah n’est pas seul à porter cette idée. Dès les Textes des pyramides et les Textes des sarcophages, deux puissances accompagnent le créateur : Sia, la perception qui conçoit, et Hou, la parole qui ordonne. Heka, l’efficacité active, leur est souvent associé.

Il faut résister à la traduction de Heka par « magie ». Le mot grec projette sur l’Ancien Empire une notion d’occultisme qui lui est étrangère. Heka désigne la force par laquelle le verbe divin produit son effet dans le monde ; c’est une puissance cosmique, pas un savoir secret.

Thot à tête d’ibis peint sur une paroi enduite avec un pinceau de jonc et une palette à deux godets.
Thot peint sur une paroi enduite. © Visite Égypte

Thot, maître des paroles divines

Si Ptah prononce, Thot écrit. Les Égyptiens appelaient leurs hiéroglyphes medou-netjer, les « paroles divines », et Thot en est le maître (neb medou-netjer). Dieu à tête d’ibis ou babouin, seigneur d’Hermopolis (Khemenou), il est aussi le dieu lunaire qui compte le temps.

Dans les textes, Thot est le scribe des dieux : il consigne le jugement des morts, tient les annales, rédige les décrets de l’Ennéade. Les scribes humains se placent sous sa protection, comme Nebmeroutef, figuré en train d’écrire au pied d’un babouin de Thot (musée du Louvre, E 11154).

Une nuance compte ici. Les sources égyptiennes font de Thot le patron et le maître de l’écriture ; le récit d’une invention, avec un dieu qui l’offre aux hommes à un moment précis, est surtout une construction grecque.

Seshat inscrit une marque sur une nervure de palme, vêtue d’une peau de panthère.
Seshat inscrit une marque sur une nervure de palme. © Visite Égypte

Seshat, dame des écrits

À côté de Thot se tient Seshat, « celle qui préside à la maison des livres ». Coiffée d’une étoile à sept branches sous un arc, vêtue d’une peau de panthère, elle note les années de règne sur une nervure de palme.

Elle apparaît dès la IIe dynastie : sur un montant de porte en granit de Khâsekhemoui, trouvé à Hiérakonpolis (musée du Caire, JE 33896), elle participe au rite de fondation des temples, la « tension du cordeau », où elle accompagne le roi pour tracer le plan de l’édifice. Écrire, mesurer, fonder : chez Seshat, l’écriture est déjà un instrument d’ordre, au service de Maât.

Des signes vivants

Puisque les signes portent la parole divine, ils ont une forme d’existence propre. Dans les pyramides d’Ounas (Ve dynastie) et de ses successeurs, certains hiéroglyphes d’animaux dangereux, serpents ou scorpions, sont gravés coupés en deux ou privés de leurs pattes : il ne faut pas qu’ils s’animent près du roi défunt.

Le même principe gouverne le nom (ren). Inscrit, il assure la survie de son porteur ; martelé, il l’efface du monde. Les noms d’Hatchepsout ou d’Akhenaton bûchés après leur règne en sont les exemples les plus connus.

L’outil du scribe en tire son prestige. Le signe hiéroglyphique « scribe » représente sa palette, son godet à eau et son étui à pinceaux. Il s’agit d’un pinceau de jonc (Juncus maritimus) : le calame, roseau taillé, n’arrive en Égypte qu’à l’époque ptolémaïque. Ce petit nécessaire suffit à désigner un statut.

Platon vu de dos travaille sur un papyrus illustrant Theuth présentant ses inventions au roi Thamous.
Platon et le récit de Theuth et Thamous. © Visite Égypte

Le regard grec : Theuth et Thamous

Le récit le plus célèbre de l’invention de l’écriture par Thot n’est pas égyptien. Il se trouve chez Platon, dans le Phèdre (274c-275b), vers 370 av. J.-C. Le dieu Theuth y présente ses inventions au roi Thamous, que les Grecs identifient à Ammon. Parmi elles, l’écriture, qu’il vante comme un remède pour la mémoire.

Le roi la refuse : selon lui, l’écriture ne fera pas retenir, elle fera seulement se souvenir, en confiant le savoir à des marques extérieures. Les hommes paraîtront savants sans l’être.

C’est un mythe grec sur l’Égypte. Mais il pose une question que la série retrouvera à son terme : que devient la connaissance quand on la confie à une mémoire hors de nous, le papyrus hier, la machine aujourd’hui ? L’article 13, consacré à l’intelligence artificielle, répondra à ce dialogue.

Du mythe aux fouilles

Les Égyptiens ont pensé leur écriture comme une parole divine, fixée par Thot et rangée par Seshat. L’archéologie raconte une autre histoire, plus lente : celle d’images codées sur la poterie de Nagada, bien avant les premiers hiéroglyphes. C’est l’objet de l’article suivant, « Avant l’écriture ».

Sources

  • Serge Sauneron et Jean Yoyotte, « La naissance du monde selon l’Égypte ancienne », Sources orientales 1, Paris, Seuil, 1959.
  • Susanne Bickel, La cosmogonie égyptienne avant le Nouvel Empire, OBO 134, Fribourg, 1994.
  • Friedrich Junge, « Zur Fehldatierung des sog. Denkmals memphitischer Theologie oder Der Beitrag der ägyptischen Theologie zur Geistesgeschichte der Spätzeit », Mitteilungen des Deutschen Archäologischen Instituts, Abteilung Kairo 29, 1973, p. 195-204.
  • Reginald Engelbach, « A Foundation Scene of the Second Dynasty », Journal of Egyptian Archaeology 20, 1934, p. 183-184.
  • Claire Lalouette, Textes sacrés et textes profanes de l’ancienne Égypte, Paris, Gallimard, 1984-1987.
  • Platon, Phèdre, trad. Luc Brisson, Paris, GF-Flammarion, 1989.

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