Une dynastie qui n’existe que dans un chiffre
Entre la fin de l’Ancien Empire et les rois d’Héracléopolis, les listes modernes comptent une VIIe dynastie. Elle ne repose pourtant sur aucun roi identifié, aucun monument et aucun document daté. Tout ce que l’on sait d’elle tient en une phrase transmise par les abréviateurs de Manéthon, prêtre égyptien qui rédige en grec une histoire de l’Égypte au IIIe siècle avant notre ère. Cette dynastie n’est donc pas une page blanche par oubli : c’est une case créée par un historien ancien, que les égyptologues examinent aujourd’hui avec prudence. Comprendre pourquoi elle reste vide permet de voir comment l’on écrit l’histoire d’une période de crise.
Ce que dit Manéthon
L’œuvre de Manéthon est perdue. Elle n’est connue que par des résumés recopiés par des auteurs chrétiens, Jules l’Africain et Eusèbe de Césarée, eux-mêmes conservés par le chroniqueur byzantin Georges le Syncelle. Selon la version de l’Africain, la VIIe dynastie compte « soixante-dix rois de Memphis, qui régnèrent soixante-dix jours ». Eusèbe donne cinq rois de Memphis pour soixante-quinze jours. Les deux traditions ne s’accordent ni sur le nombre de rois ni sur la durée, mais elles décrivent la même situation : une succession de souverains memphites si rapide qu’elle en devient invraisemblable. Aucun nom de roi n’est cité.
Un chiffre à lire comme une image
Soixante-dix rois en soixante-dix jours ne peuvent pas correspondre à un règne réel : un roi par jour ne laisse le temps ni de gouverner ni d’être enterré. La plupart des historiens y voient une formule qui exprime le désordre du pouvoir après la VIe dynastie, plutôt qu’un décompte. On remarque que le nombre soixante-dix revient souvent dans la culture égyptienne, par exemple pour la durée traditionnelle de l’embaumement, mais rien ne prouve que Manéthon ait voulu ce rapprochement. Il est aussi possible que le chiffre résulte d’une erreur de copie. Dans tous les cas, la phrase renseigne davantage sur la mémoire de la crise que sur son déroulement.
Les listes royales égyptiennes
Les listes rédigées par les Égyptiens eux-mêmes, bien plus anciennes que Manéthon, ne connaissent pas ce groupe de soixante-dix rois. La table d’Abydos, gravée sous Séthi Ier vers 1290 avant notre ère, enchaîne après les derniers rois de la VIe dynastie une série de souverains memphites, puis passe directement à Montouhotep II, le réunificateur. Le papyrus royal de Turin, très mutilé, conserve seulement quelques noms de cette suite, dont celui de Qakarê Ibi. Ces documents montrent une continuité de rois à Memphis, sans rupture qui justifierait une dynastie distincte. C’est pourquoi la plupart des spécialistes rattachent ces souverains à la VIIIe dynastie.
Ce qui s’est réellement passé à Memphis
La période que Manéthon résume par ce chiffre est bien réelle. Après le très long règne de Pépi II, la royauté memphite s’affaiblit. Les rois qui suivent règnent peu de temps et leur autorité se réduit, tandis que les gouverneurs de province, les nomarques, gagnent en indépendance. Quelques souverains laissent cependant des traces : Qakarê Ibi se fait encore construire une petite pyramide à Saqqara, avec des Textes des pyramides, et Néferkaouhor adresse des décrets au temple de Min à Coptos. Le pouvoir central existe toujours, mais il ne contrôle plus l’ensemble du pays. Vers 2150 avant notre ère, les princes d’Héracléopolis prennent le relais au nord.
Le débat chez les égyptologues
La majorité des égyptologues considèrent la VIIe dynastie comme fictive. Jürgen von Beckerath ou Toby Wilkinson la tiennent pour une construction de Manéthon sans réalité historique. Miroslav Bárta rappelle qu’elle n’a laissé aucune empreinte durable dans l’histoire égyptienne. Le chercheur Hratch Papazian a proposé en 2015 de rouvrir la question en attribuant à une VIIe dynastie une partie des rois memphites de la table d’Abydos. Cette hypothèse reste minoritaire. Elle rappelle toutefois que le découpage en dynasties est une convention héritée de Manéthon, et non une donnée égyptienne : il peut être discuté sans que les faits eux-mêmes changent.
Pourquoi garder la case vide
Visite Égypte conserve la numérotation traditionnelle, car c’est elle que l’on retrouve dans les musées, les manuels et les publications. Laisser la VIIe dynastie sans pharaon n’est donc pas un oubli : c’est la manière la plus honnête de présenter l’état des connaissances. Inventer des noms pour remplir la case reviendrait à donner une apparence de certitude à une période que les sources ne documentent pas. Pour suivre les souverains attestés de cette époque troublée, il faut se tourner vers la VIIIe dynastie memphite, avec Qakarê Ibi et Néferkaouhor, puis vers les rois d’Héracléopolis, comme Mérikarê, et vers les premiers princes thébains de la XIe dynastie.
