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La disparition

La disparition

Le 24 août 394, un prêtre d’Isis grave à Philae deux colonnes de hiéroglyphes : c’est la dernière inscription datée de l’écriture sacrée. Un demi-siècle plus tard, le démotique s’éteint à son tour. L’écriture égyptienne ne meurt pas d’un coup : elle s’efface lentement, à mesure que les temples, ses derniers foyers, perdent leurs prêtres, leurs revenus et leurs fidèles.

Date Événement
332 av. J.-C. Alexandre en Égypte ; le grec devient la langue du pouvoir
30 av. J.-C. L’Égypte devient province romaine
391-392 Édits de Théodose interdisant les cultes païens
24 août 394 Dernière inscription hiéroglyphique datée, Philae
12 décembre 452 Dernier graffito démotique daté, Philae
vers 535-537 Fermeture du temple d’Isis à Philae sur ordre de Justinien
641-642 Conquête arabe de l’Égypte
vers 706 L’arabe devient la langue de l’administration

Un lent effacement

Le grec, langue du pouvoir. Dès les Ptolémées, l’administration centrale écrit en grec. Le démotique garde les contrats et la vie locale, les hiéroglyphes les temples (Les hiéroglyphes ptolémaïques). Pour faire carrière, il faut désormais savoir le grec.

Rome et les temples. Sous l’Empire romain, les temples perdent peu à peu leurs terres et leurs privilèges. Les derniers grands chantiers de décor, comme à Esna, s’arrêtent au milieu du IIIe siècle. Avec moins de prêtres formés, il y a moins de lecteurs et de graveurs pour les hiéroglyphes.

La christianisation. Le christianisme se diffuse en Égypte dès le IIe siècle et devient probablement majoritaire dans le courant du IVe siècle. En 391-392, les édits de l’empereur Théodose interdisent les sacrifices et ferment les temples païens ; à Alexandrie, le Serapeum est détruit en 391. Les hiéroglyphes, liés aux anciens dieux, perdent leur raison d’être.

Philae, le dernier sanctuaire

L’île de Philae, à la frontière sud de l’Égypte, échappe un temps aux interdictions. Son temple d’Isis est aussi un lieu de culte pour les peuples nubiens voisins, Blemmyes et Noubades, que Rome ménage par des accords. C’est là que s’écrivent les derniers hiéroglyphes et le dernier démotique.

La dernière inscription hiéroglyphique. Elle se trouve sur la porte d’Hadrien, à l’ouest du temple d’Isis. Deux colonnes maladroitement gravées invoquent Mandoulis, un dieu nubien, au nom de Nesmeterakhem, fils d’un second prêtre d’Isis ; on transcrit aussi son nom Esmet-Akhom. Un texte démotique voisin la date de « l’anniversaire d’Osiris » de l’an 110 de l’ère de Dioclétien, soit le 24 août 394.

Le dernier démotique. Plusieurs graffiti démotiques de Philae datent de décembre 452. Le plus tardif, gravé sur le deuxième pylône, est daté du 12 décembre 452 (Les écritures du quotidien).

La fermeture. Selon l’historien Procope, Justinien fait fermer le temple d’Isis vers 535-537, emprisonner ses prêtres et transporter ses statues à Constantinople. La date a longtemps servi de point final à la religion égyptienne. L’historien Jitse Dijkstra a montré que le culte était déjà très affaibli : la fête d’Isis n’est plus attestée après le début du Ve siècle, et les prêtres disparaissent peu à peu. La fermeture conclut un déclin plus qu’elle ne le provoque.

Le temple, transformé en église, a traversé les siècles. Menacé par les eaux du lac Nasser, il a été démonté et remonté sur l’île voisine d’Agilkia entre 1972 et 1980, dans le cadre de la campagne internationale de l’UNESCO.

Aquarelle rapprochée d’une paroi de grès portant deux petites colonnes de signes et des tracés cursifs voisins.
Évocation des derniers graffiti de Philae : hiéroglyphes datés de 394 et démotique attesté jusqu’en 452.

Le copte, dernière forme de l’égyptien

Les hiéroglyphes disparaissent, mais pas la langue égyptienne. Elle continue d’être parlée et s’écrit désormais avec un autre alphabet : c’est le copte.

Un alphabet emprunté. Le copte utilise les 24 lettres de l’alphabet grec, complétées de six ou sept signes tirés du démotique pour noter des sons que le grec ignore, comme ch ou dj. Pour la première fois, l’égyptien s’écrit avec ses voyelles. Les premiers essais, que l’on appelle « vieux-copte », apparaissent aux IIe et IIIe siècles dans des textes magiques et astrologiques.

La langue de l’Église d’Égypte. Le copte devient la langue des chrétiens d’Égypte et de leurs monastères. On y traduit la Bible, on y écrit des sermons, des vies de saints, des lettres. Chenouté, abbé du Monastère blanc près de Sohag, mort vers 465, en est le plus grand auteur. Les codices de Nag Hammadi, découverts en 1945, conservent en copte des textes gnostiques du IVe siècle.

L’arrivée de l’arabe. Après la conquête arabe de 641-642, le grec et le copte restent d’abord en usage dans l’administration. Vers 706, l’arabe devient la langue officielle des bureaux. Le copte recule peu à peu comme langue parlée, jusqu’à disparaître de l’usage courant, sans doute vers le XVIIe siècle dans quelques villages de Haute-Égypte.

Aujourd’hui, le copte reste la langue liturgique de l’Église copte orthodoxe. Ce dernier fil sera décisif : c’est par sa connaissance du copte que Champollion retrouvera la langue cachée derrière les hiéroglyphes.

Aquarelle d’un copiste en tunique simple écrivant dans un codex, près d’un encrier et de livres reliés.
Évocation d’un copiste de l’Antiquité tardive : la langue égyptienne se transmet désormais aussi en copte.

Vers les siècles d’erreurs

Privés de lecteurs, les hiéroglyphes deviennent une énigme. Pendant plus de treize siècles, on les regarde comme des symboles mystérieux plutôt que comme une écriture. C’est l’objet de l’article suivant, « Treize siècles d’erreurs ».

Sources

  • Jitse H. F. Dijkstra, Philae and the End of Ancient Egyptian Religion. A Regional Study of Religious Transformation (298-642 CE), Louvain, Peeters, OLA 173, 2008.
  • Roger S. Bagnall, Egypt in Late Antiquity, Princeton University Press, 1993.
  • Eugene Cruz-Uribe, « The death of demotic at Philae, a study in pilgrimage and politics », dans Studies in Honor of László Török, Budapest, 2010.
  • Christian Cannuyer, Les Coptes, Turnhout, Brepols, coll. « Fils d’Abraham », 1990.

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