La naissance
Vers 3250 av. J.-C., dans une tombe d’Abydos, de minuscules étiquettes d’os et d’ivoire portent les plus anciens signes égyptiens connus capables de noter des sons. Un siècle et demi plus tard, la palette de Narmer associe l’image et le nom royal sur un même objet. Entre ces deux jalons, l’écriture naît, non pour raconter, mais pour compter, attribuer et nommer.
Repères
| Date (av. J.-C.) | Jalon |
|---|---|
| vers 3320 – 3150 | Tombe U-j d’Abydos : étiquettes inscrites et jarres marquées à l’encre |
| vers 3200 – 3000 | « Dynastie 0 » : premiers noms royaux dans un serekh (Iry-Hor, Ka) |
| vers 3100 – 3000 | Palette de Narmer, Hiérakonpolis |
| 1897 – 1898 apr. J.-C. | Découverte de la palette par James Quibell et Frederick Green |
| 1988 apr. J.-C. | Fouille de la tombe U-j par Günter Dreyer (DAI Le Caire) ; publication en 1998 |
Abydos, tombe U-j : les plus anciennes inscriptions
En 1988, l’équipe de l’Institut archéologique allemand du Caire (DAI), dirigée par Günter Dreyer, fouille le cimetière U d’Umm el-Qa’ab, la nécropole des premiers souverains d’Abydos. La tombe U-j compte douze chambres, ce qui en fait la plus vaste de son temps. Un sceptre heqa en ivoire et un mobilier abondant désignent un dirigeant de haut rang.
La tombe a livré trois ensembles inscrits :
- Des étiquettes en os et en ivoire, entre 150 et 200 selon les décomptes, d’environ 2 × 1,5 cm. Elles sont percées d’un trou pour être attachées aux biens déposés. Chacune porte de un à quatre signes incisés ; une quarantaine ne portent que des chiffres.
- Des jarres marquées à l’encre, de grands signes peints, parmi lesquels un scorpion parfois placé dans ce qui pourrait être un serekh.
- Des empreintes de sceaux sur argile.
La tombe contenait aussi des centaines de jarres à vin importées du Levant méridional. Les datations la placent vers 3320 – 3150 av. J.-C. (Nagada IIIA), soit plus de 5 000 ans avant nous. Dreyer y voit la sépulture d’un roi qu’il nomme « Scorpion Ier » ; cette attribution reste une hypothèse.
Des images qui deviennent des sons
Le pas décisif est le principe du rébus : un signe n’évoque plus seulement la chose qu’il représente, il sert à noter le son de son nom. On peut alors écrire ce qui ne se dessine pas : un nom de lieu, un nom de personne, un titre. C’est ce qui sépare l’écriture des simples emblèmes des poteries de Nagada (Avant l’écriture).
Sur les étiquettes d’U-j, Dreyer propose de lire des signes à valeur phonétique, combinés par deux ou trois. Il y reconnaît des toponymes, comme Bouto ou Bubastis, qui indiqueraient la provenance des biens. Les étiquettes chiffrées noteraient des quantités ou des dimensions, peut-être des pièces de tissu.
Ces lectures sont discutées. Plusieurs égyptologues, dont John Baines, admettent le caractère déjà phonétique de certains signes, mais jugent la plupart des lectures précises incertaines. Ce qui fait consensus : le système est déjà organisé, avec des signes stables et des conventions, ce qui suppose des scribes formés.
Pourquoi l’écriture apparaît
L’écriture égyptienne ne naît pas pour la littérature : aucune phrase complète n’est attestée avant la fin de la IIe dynastie, vers 2700 av. J.-C. Elle répond à trois besoins d’un pouvoir en formation, qui se croisent dans les mêmes objets.
- Administrer. Le souverain centralise des biens venus de tout le pays et de l’étranger. Il faut en marquer l’origine, la quantité et le destinataire : c’est la fonction des étiquettes et des jarres d’U-j.
- Affirmer le roi. Le nom royal, inscrit dans le serekh, signe les biens, les monuments et les objets de prestige. Il fixe aussi les actes du roi, comme sur la palette de Narmer.
- Faire durer le nom. Plus tard, les textes feront du nom (ren) une composante de la personne, qui survit tant qu’il est écrit et prononcé. Appliquer ce concept aux premières inscriptions reste une hypothèse, mais l’importance déjà donnée au nom royal va dans ce sens.
L’écriture reste donc d’abord l’affaire d’une élite restreinte, au service du palais. Qui la pratique et comment elle se transmet fera l’objet d’un prochain article, « Le scribe et la Maison de vie ».
Du serekh à la palette de Narmer
Entre 3200 et 3000 av. J.-C., les souverains de la « Dynastie 0 » inscrivent leur nom dans un serekh : un rectangle figurant la façade du palais royal, surmonté du faucon Horus. Le roi se présente ainsi comme Horus résidant dans son palais. Iry-Hor, Ka puis Narmer sont parmi les premiers noms ainsi lus.
Le nom de Narmer s’écrit avec deux signes : le poisson-chat (n’r) et le ciseau (mr). C’est le principe du rébus appliqué à un nom propre, et non une image du roi en poisson.
La palette de Narmer est une palette à fard cérémonielle en siltite, haute de 64 cm. James Quibell et Frederick Green la découvrent en 1897-1898 dans le « dépôt principal » du temple d’Horus à Hiérakonpolis (Nekhen). Elle est conservée au Musée égyptien du Caire (JE 32169).
- Une face : le roi, coiffé de la couronne blanche, frappe un ennemi agenouillé avec une massue. Au-dessus, le faucon Horus tient en laisse une tête humaine qui sort d’un fourré de papyrus.
- L’autre face : le roi, coiffé de la couronne rouge, inspecte des rangées d’ennemis décapités. Au centre, deux « serpopards » aux cous entrelacés dessinent la cupule où l’on broyait le fard. En bas, un taureau renverse une ville fortifiée.
- En haut des deux faces : le serekh de Narmer, entre deux têtes bovines.
L’intérêt de la palette pour l’histoire de l’écriture tient à l’articulation de l’image et du texte. La grande scène raconte l’action, tandis que de petits groupes de signes nomment les personnages : le roi, le porteur de sandales, les vaincus. Les hiéroglyphes étiquettent l’image, qui porte encore l’essentiel du message.
La lecture traditionnelle d’une « unification » de l’Égypte est aujourd’hui nuancée : la palette célèbre la victoire royale, sans forcément relater un événement précis.
Mésopotamie : influence ou invention indépendante ?
Les premières tablettes d’Uruk, en basse Mésopotamie, datent de la même période, vers 3350 – 3200 av. J.-C. La question d’un emprunt se pose donc depuis longtemps.
| Égypte (U-j) | Mésopotamie (Uruk IV) | |
|---|---|---|
| Support | os, ivoire, céramique, puis papyrus | tablettes d’argile |
| Signes | images détaillées, issues du répertoire local | pictogrammes vite réduits à des traits |
| Principe phonétique | présent très tôt | rare, plus net à la période suivante (Uruk III) |
| Premier usage | provenance des biens, nom royal | comptabilité des temples |
Des contacts existent : sceaux-cylindres, motifs mésopotamiens comme le « maître des animaux » sur le manche du couteau du Gebel el-Arak (Louvre). Mais les signes, le support et le fonctionnement diffèrent profondément.
La thèse dominante est celle d’une invention indépendante, ou tout au plus d’une « diffusion de l’idée » : savoir que l’on peut écrire, sans emprunter la manière de le faire. Les dates d’U-j ont même conduit Dreyer à envisager une antériorité égyptienne, que l’état des datations ne permet pas de trancher.
Deux figures
Günter Dreyer (1943-2019). Égyptologue allemand, directeur de l’Institut archéologique allemand du Caire de 1998 à 2008. Il consacre plus de trente ans aux fouilles d’Umm el-Qa’ab, où il met au jour la tombe U-j. Sa publication de 1998 a reculé de plus d’un siècle la date des premières inscriptions égyptiennes.
Narmer (vers 3000 av. J.-C.). Dernier roi de la Dynastie 0 ou premier de la Ire dynastie selon les auteurs. Il est souvent rapproché de Ménès, le fondateur de l’Égypte unifiée selon la tradition tardive. Son nom est attesté de la Haute-Égypte jusqu’au sud du Levant.
À voir aujourd’hui
- Palette de Narmer : Musée égyptien du Caire.
- Couteau du Gebel el-Arak : musée du Louvre, Paris.
- Nécropole d’Umm el-Qa’ab : Abydos, Haute-Égypte.
Vers le système des hiéroglyphes
Vers 3000 av. J.-C., l’écriture existe, mais elle se limite encore à des noms, des titres et des étiquettes. Au cours des siècles suivants, elle va se doter d’un système complet, mêlant signes de sons, signes de mots et déterminatifs. C’est l’objet de l’article suivant, « Comment fonctionnent les hiéroglyphes ».
Sources
- Günter Dreyer, Ulrich Hartung et Frauke Pumpenmeier, Umm el-Qaab I. Das prädynastische Königsgrab U-j und seine frühen Schriftzeugnisse, Mayence, Philipp von Zabern, 1998.
- John Baines, « The earliest Egyptian writing: development, context, purpose », dans Stephen Houston (dir.), The First Writing, Cambridge University Press, 2004.
- Béatrix Midant-Reynes, Aux origines de l’Égypte. Du Néolithique à l’émergence de l’État, Paris, Fayard, 2003.
- James E. Quibell, Hierakonpolis I, Londres, 1900.
- Musée égyptien du Caire, notice de la palette de Narmer.