La Description de l’Égypte, une encyclopédie en images

Aquarelle évoquant la préparation des planches de la Description de l’Égypte
Évocation contemporaine à l’aquarelle ; cette image n’est pas une planche de l’ouvrage historique.

On peut ouvrir la Description de l’Égypte comme on entrerait dans un atelier. Un plan relève un temple ; une autre planche montre une plante, une machine ou une vue de ville. À côté des images, les textes expliquent les mesures, les méthodes et les observations. L’ensemble frappe par son ampleur. Il raconte aussi une époque qui pensait pouvoir rassembler un pays entier dans des volumes.

Une enquête issue d’une guerre

Les matériaux de l’ouvrage proviennent de l’expédition française de 1798 à 1801. Bonaparte emmène avec son armée une commission de savants, d’artistes et d’ingénieurs. Au fil de leurs déplacements, ils dessinent et décrivent des sites antiques, mais également des paysages, des pratiques contemporaines et des espèces naturelles. De retour en France, leurs notes deviennent la matière d’une entreprise éditoriale qui s’étend sur plusieurs décennies.

Cette origine compte. La Description est le résultat d’un travail de terrain impressionnant, conduit dans le cadre d’une occupation militaire. Ses auteurs choisissent ce qu’ils regardent et la manière de le classer. Leur ambition encyclopédique produit des documents précieux, sans constituer un portrait complet ni neutre de l’Égypte.

Trois Égypte dans un même ensemble

L’ouvrage est organisé autour des antiquités, de l’« état moderne » et de l’histoire naturelle. Les monuments pharaoniques occupent une place spectaculaire, avec des relevés d’architecture et de grandes vues gravées. L’« état moderne » documente les villes, les métiers, les bâtiments et les techniques observés à l’époque. L’histoire naturelle rassemble plantes, animaux et données sur les milieux.

Ce partage montre une curiosité qui dépasse les pyramides. Les auteurs veulent étudier la pierre, l’eau, les cultures et les usages, autant que les vestiges célèbres. Les planches sont parfois très grandes : leur format permet de faire voir ensemble l’ensemble d’un monument et la finesse de ses détails. La gravure transforme le croquis de terrain en image destinée à être consultée loin de l’Égypte.

Ce passage du terrain au livre prend du temps. Les dessins doivent être sélectionnés, repris, gravés, imprimés et réunis avec les textes. L’ouvrage ne surgit donc pas tout entier au retour de l’armée : il résulte d’années d’édition. Cette lenteur explique aussi pourquoi la Description représente à la fois ce que les voyageurs ont observé et les choix opérés ensuite par ceux qui ont préparé les volumes.

Ce que montrent les planches

Pour l’historien, ces images sont des sources à comparer. Elles peuvent conserver l’état d’un édifice avant des restaurations ou des transformations. Elles montrent aussi comment les savants français construisaient leurs catégories. Une vue panoramique n’est jamais un simple miroir du paysage : un artiste choisit un point de vue, une lumière, une échelle et ce qui mérite d’entrer dans le cadre.

La Bibliothèque nationale de France conserve des dessins préparatoires de la commission. Les confronter aux planches publiées permet de suivre le passage de l’observation à l’édition. C’est une autre façon de lire la Description : s’intéresser au travail des dessinateurs, des graveurs et des éditeurs aussi bien qu’aux monuments représentés.

Regarder encore

La Description de l’Égypte n’est ni un inventaire définitif ni un simple objet de prestige. Elle ouvre une fenêtre sur des lieux et des savoirs à un moment précis. Pour la lire aujourd’hui, il faut garder ensemble son apport documentaire et les limites du regard qui l’a produite.

Une planche peut alors devenir le début d’une enquête. Que voit-on sur le terrain actuel ? Qu’a choisi de montrer l’artiste ? Quels habitants ou travailleurs sont absents de l’image ? Ces questions prolongent l’ouvrage au lieu de le laisser fermé dans une bibliothèque.

Texte et sources

Texte élaboré à partir du corpus éditorial du projet et des ressources de la Bibliothèque nationale de France. L’illustration est une évocation contemporaine.

L’expédition française en Égypte, entre guerre et science

Aquarelle évoquant des relevés effectués pendant l’expédition française en Égypte
Évocation contemporaine à l’aquarelle ; les personnages et le site représentés ne documentent pas une scène historique précise.

Quand Bonaparte part pour l’Égypte en 1798, son objectif est d’abord stratégique. La France veut peser dans la rivalité avec la Grande-Bretagne et contrôler une position importante sur les routes vers l’Orient. Des navires transportent une armée, du matériel et, fait remarquable, une commission de savants, d’artistes et de techniciens. Ces deux dimensions avancent ensemble. Elles n’ont pourtant ni les mêmes buts ni les mêmes effets.

Une campagne de conquête

L’expédition appartient à l’histoire des guerres européennes et de leurs ambitions impériales. Elle se déroule dans une Égypte habitée, gouvernée et traversée par ses propres conflits. Les batailles, l’occupation et les décisions prises par l’armée française ont des conséquences pour les populations locales. Raconter seulement l’aventure des savants ferait disparaître ce cadre.

La campagne militaire se termine en 1801 par le départ des Français. Son issue contraste avec la durée de vie des documents rapportés. Dessins, plans et notes commencent alors une autre histoire, celle de leur classement et de leur publication. Cette postérité savante ne change pas la nature de l’expédition initiale.

Mesurer, dessiner, décrire

Environ 167 savants, artistes et dessinateurs accompagnent l’armée selon la Bibliothèque nationale de France. Leurs métiers sont variés : ingénieurs, naturalistes, médecins, architectes, mathématiciens ou graveurs. Ils observent les monuments anciens, mais aussi les villes, les techniques, les plantes et les animaux. Certains remontent le Nil et réalisent des relevés dans des conditions difficiles.

Le dessin est alors un instrument de recherche. Avant la photographie, il permet de fixer la forme d’un bâtiment, l’organisation d’un site ou le détail d’un objet. Mesures et croquis peuvent être comparés plus tard. Les chercheurs discutent aussi leurs observations à l’Institut d’Égypte, fondé au Caire en 1798.

Ces documents demandent toutefois à être lus avec recul. Le choix des sujets, la façon de représenter les habitants et la volonté d’inventorier un pays entier portent le regard de leurs auteurs. Une planche très précise peut contenir des informations précieuses tout en laissant hors champ d’autres voix, notamment celles des Égyptiens qui ont travaillé, guidé ou vécu auprès de l’expédition.

La fabrication de ces archives demande plus que la présence des savants dont les noms figurent sur les publications. Transporter le matériel, accéder aux lieux, connaître les itinéraires et comprendre les usages supposent des collaborations sur place. Les documents conservés rendent ces contributions inégalement visibles. Les étudier aujourd’hui implique aussi de chercher qui a participé au travail et qui est resté absent des signatures.

Ce que les archives permettent

De retour en France, les matériaux rassemblés nourrissent la Description de l’Égypte, vaste publication consacrée aux antiquités, à l’état du pays à cette époque et à son histoire naturelle. Les dessins conservés par la BnF montrent aujourd’hui comment s’est fabriquée une partie de ce savoir. On peut les confronter aux monuments encore visibles, aux recherches récentes et aux autres sources disponibles.

La pierre de Rosette, découverte pendant la campagne, prendra plus tard une place particulière dans l’histoire du déchiffrement des hiéroglyphes. Champollion n’était pas membre de l’expédition : son travail appartient à la génération suivante. Ce lien entre une découverte de terrain et une lecture obtenue vingt ans après rappelle que la connaissance se construit dans la durée.

L’expédition française laisse donc un héritage double. Elle fut une opération militaire brève et violente, et elle produisit un ensemble durable d’observations. Pour comprendre cet épisode, il faut regarder les deux à la fois : les conditions dans lesquelles les documents ont été faits et ce qu’ils permettent encore d’étudier.

Texte et sources

Texte élaboré à partir du corpus éditorial du projet et des ressources de la Bibliothèque nationale de France. L’illustration est une évocation contemporaine.

Champollion, l’homme qui a écouté les pierres

Aquarelle évoquant Champollion étudiant des copies d’inscriptions égyptiennes
Évocation à l’aquarelle créée pour cet article ; il ne s’agit pas d’un portrait historique ni d’une reproduction d’un document ancien.

Pendant des siècles, les signes gravés sur les temples et les stèles d’Égypte ont été visibles sans être compris. On reconnaissait des oiseaux, des yeux, des silhouettes humaines. On ignorait comment ces images formaient des mots. Jean-François Champollion n’a pas seulement trouvé quelques équivalences entre signes : il a compris le fonctionnement d’un système d’écriture.

Un lecteur de langues avant tout

Né à Figeac en 1790, Champollion se passionne très tôt pour les langues anciennes. Parmi elles, le copte occupe une place décisive : cette langue conserve, sous une autre écriture, une part de l’héritage de l’égyptien ancien. La connaître lui permet de chercher des mots derrière les images. Son frère aîné, Jacques-Joseph, l’accompagne dans ce long travail, lui ouvre des portes et défend ses recherches.

Champollion n’est pas seul à tenter de lire les hiéroglyphes. D’autres savants comparent inscriptions et alphabets. La pierre de Rosette, découverte en 1799, offre un appui essentiel : un même décret y apparaît en hiéroglyphes, en démotique et en grec. Mais une pierre trilingue n’est pas un dictionnaire automatique. Il faut déterminer quels signes représentent des sons, lesquels expriment des idées, et comment ils se combinent.

Comparer, puis vérifier

Champollion travaille sur des copies et des estampages. Il confronte les cartouches royaux, ces encadrements qui isolent certains noms, à d’autres inscriptions. Les noms de souverains grecs donnent de premières prises ; ceux de rois égyptiens plus anciens permettent de tester si la méthode fonctionne au-delà de quelques cas particuliers.

En septembre 1822, il présente sa Lettre à M. Dacier. Le texte expose une avancée capitale : les hiéroglyphes ne sont pas uniquement des symboles mystérieux ou des images à interpréter librement. Ils peuvent aussi noter des sons. Cette découverte ouvre la lecture de textes que personne ne pouvait plus consulter directement depuis de nombreux siècles.

L’image romantique d’un éclair de génie masque donc une méthode. Champollion compare, corrige et revient aux documents. Il profite du travail de copistes, de voyageurs et de chercheurs qui l’ont précédé. Sa découverte est personnelle, mais elle appartient également à une histoire collective de la recherche.

L’obélisque de Philae fait partie des documents qu’il examine. Sa méthode consiste à multiplier les comparaisons plutôt qu’à attendre qu’un monument livre seul son secret. Chaque lecture nouvelle doit rester cohérente avec les précédentes. C’est cette exigence qui donne à son résultat une portée plus grande que le déchiffrement d’un seul nom royal : elle permet d’aborder des inscriptions de nature et d’époque différentes.

Lire les murs d’Égypte

En 1828, Champollion part enfin en Égypte. Devant les monuments, il peut éprouver sa lecture sur une multitude d’inscriptions. Ce voyage lui donne aussi matière à noter, dessiner et classer. Les pierres deviennent des sources historiques : elles portent des noms, des titres, des récits et des formules rituelles que l’on peut désormais étudier.

Il meurt en 1832, à quarante et un ans. Sa Grammaire égyptienne et son Dictionnaire égyptien paraîtront après sa mort grâce au travail de son frère. Le déchiffrement ne termine pas l’enquête sur l’Égypte ancienne ; il la rend possible à une autre échelle.

La leçon de Champollion tient peut-être dans cette façon de regarder : ne pas s’arrêter à la beauté des signes, mais chercher ce qu’ils disent, à qui ils s’adressent et dans quel monde ils ont été écrits. Un temple cesse alors d’être seulement un monument. Il devient aussi un texte.

Texte et sources

Texte élaboré à partir du manuscrit du projet « Champollion, l’homme qui a écouté les pierres ». Les repères historiques ont été vérifiés à l’aide des ressources de la Bibliothèque nationale de France.

Flinders Petrie et la précision archéologique

Comment l’attention portée aux objets ordinaires a renouvelé l’étude de l’Égypte ancienne.